Un matin, Thomas dit à son charretier:—Tiens, voilà un écu tout neuf; je te le donnerai ce soir, si d'ici-là tu ne prononces pas un jurement et si tu ne te livres à aucun emportement. Le charretier accepta le marché avec grand plaisir.

En vain les autres domestiques s'efforcèrent de lui faire perdre l'écu, et s'entendirent entre eux pour le mettre hors de lui; le charretier sut se défendre de leurs attaques sans colère, sans injures et sans jurements.

Quand le soir fut venu. Thomas lui donna l'écu en disant:—Rougis d'avoir pu faire pour une misérable pièce d'argent ce que ni ton affection pour ton maître ni la crainte de Dieu n'avaient pu obtenir de toi. Le charretier sentit que le reproche était juste; il fit de véritables efforts pour se corriger, et y parvint.


L'AVEUGLE.

André était aveugle de naissance; un jour qu'il revenait de l'église, il marchait fort lentement et se guidait à l'aide du bâton qu'il tenait à la main. Lucas, son cousin, lui dit:—Je parie dix écus que je courrai plus vite que toi.

Les personnes qui se trouvaient là s'indignèrent de cette mauvaise plaisanterie, elles furent fort étonnées d'entendre l'aveugle répondre:—J'accepte le pari, mais à condition que tu me laisseras choisir le moment de la course. Lucas fut enchanté, et il voulait qu'on déposât l'argent dans les mains d'un des assistants. Sa joie fut moins vive quand André lui dit:—Nous partirons ce soir au coup de minuit et nous verrons qui arrivera le premier à la ville voisine.

Les deux concurrents se mirent en route à l'heure dite; la nuit était très-obscure et le chemin traversait un bois épais. André, pour lequel la clarté du jour et l'obscurité étaient la même chose, arriva deux heures après à la ville, car il était habitué à parcourir ce chemin sans le secours de ses yeux; quant à Lucas, il s'égara dans la forêt; après être tombé vingt fois, il retourna sans s'en apercevoir sur ses pas, de sorte que l'aveugle à son retour le rencontra tout près du village.

Tout le monde rit aux dépens de Lucas, qui perdit ses dix écus. André refusa de profiter de l'argent d'un pari et le distribua aux pauvres.