Mais lorsqu’à son départ je l’accompagnais jusqu’à sa voiture, je ne savais que lui dire. La robe dont elle était vêtue la séparait de moi comme une armure magique sur laquelle on ne peut porter la main sans tomber foudroyé. Comment imaginer que je pourrais la lui enlever ? Comment croire que cette personne, amie de ma mère, je la verrais en chemise et en pantalon, que j’entourerais sa taille de mon bras, que ma main inexperte s’approcherait d’un sein délicatement fleuri ? Elle m’adressait la parole. Gêné même dans mes regards, je me détournais ne sachant que répondre. J’avais quatorze ans…

Je me souviens avec terreur de cette époque où la sève montait en moi avec tant de violence que j’en étais ébranlé. Je luttais, j’essayais de me dominer sans y parvenir et ce combat contre nature me laissait irritable, abattu, dégoûté de tout.

Ma mère, si attentive aux moindres variations de ma santé, ne se doutait pas de la crise que je traversais. Elle se faisait mille soucis à mon sujet. Le moindre coup de froid l’alarmait : au plus léger mal de tête, elle voulait mander le médecin. Qu’étaient une migraine ou un rhume auprès de la tempête qui me secouait ?

Il aurait fallu qu’une femme me prît par la main… Aucune d’elles ne fit attention à ce garçon poussé trop tôt, gauche d’allure, à la voix changeante.

Avec les jeunes filles, je ne ressentais pas les mêmes troubles. Auprès d’elles, j’étais libre, empressé, ardent à plaire. La sensualité qui me tourmentait dans mes heures de solitude me laissait la paix lorsque j’étais en leur compagnie. Pourtant nous échangions avec mes amies des caresses charmantes ; c’étaient des serrements de mains, un bras passé sous un autre, parfois des baisers dérobés, mais surtout mille paroles tendres, une sympathie entière, un mouvement vif de l’âme à l’âme. Je garde un souvenir délicieux de ces heures innocentes, fraîcheur d’un bain pur après de lourdes fièvres.

Les jeunes filles, je les voyais surtout dans la belle saison, car nous habitions un pays assez âpre en hiver, mais où l’été amenait des visiteurs. Les maisons du voisinage s’ouvraient ; c’était soudain un bruit bien inattendu de fête.

Ma mère qui aimait la solitude avait pourtant gardé ses relations, moins pour elle que pour moi. Ma mémoire des dates est incertaine, je sais pourtant que je préparais la première partie de mon baccalauréat lorsque nous apprîmes que la propriété la plus voisine de la nôtre, inhabitée depuis longtemps, avait été achetée par des étrangers. Les étrangers, c’étaient pour nous des gens d’une autre province. Ceux-ci venaient du Midi et s’appelaient Maure. Je leur rêvais tout aussitôt une ascendance sarrasine. Grand émoi dans le pays, car on gardait chez nous une méfiance un peu paysanne envers les inconnus. Qu’étaient ces Maure ? Les verrait-on ? On sut bientôt que M. Maure était avocat et qu’il ne passerait jamais beaucoup de temps aux Ormeaux qu’il avait acquis. L’été venu, il y installa sa femme et ses enfants et repartit.

Peu de temps après, madame Maure fit une visite à ma mère. Nous étions tous deux à causer devant la maison sous les lauriers roses et les orangers, lorsque madame Maure et sa fille aînée arrivèrent.

Madame Maure était une femme d’une quarantaine d’années, assez forte, assez commune, mais bonne et simple. Telle je la jugeais au premier jour, telle elle fut lorsque je la connus davantage. Comme on voit, elle ne trompait pas son monde et se livrait tout de suite. C’était une personne sans arrière-pensée, sans calculs, qui évitait de compliquer une vie prise tout entière par son mari, par ses enfants, par les soins du ménage. Derrière elle, sa fille… Par quel miracle apercevons-nous au premier coup d’œil jeté sur un être dont la vie va se mêler, ne serait-ce qu’un instant, à la nôtre, tout ce à quoi nous donnons du prix ? Au moment même où mademoiselle Maure apparaissait sur la première des marches qui descendaient du salon à la terrasse, je savais déjà qu’elle était dans sa taille moyenne parfaitement proportionnée, que les membres s’attachaient souples au corps, que les pieds étaient étroits, les mains allongées, les poignets fins, la tête petite, les dents éblouissantes et les yeux noirs, riants et les plus doux du monde.

Henriette Maure avait seize ans — mon âge — jeune fille déjà, alors que je restais un adolescent mal dégrossi. Elle était aimable et bonne, pareille en cela à sa mère. En elle, rien que de naturel et de simple, même sa coquetterie qui paraissait involontaire et qui l’était, en effet. Il semblerait qu’à vivre dans l’intimité de cette charmante jeune fille — car nous fûmes intimes dès le premier jour — j’aurais dû m’éprendre d’elle et que des sentiments si forts et si longtemps sans objet allaient enfin trouver à qui s’adresser. Mais non, Henriette n’était pour moi qu’une amie, la plus tendre des amies, et dans mes rêves passionnés, ce n’est pas elle qui apparaissait.