La propriété des Maure jouxtait la nôtre ; d’une maison à l’autre à peine dix minutes de chemin. Le sentier qui y conduisait longeait d’abord un champ, puis traversait un petit bois de chênes où coulait la rivière qui séparait nos terres. Je franchissais le pont et j’étais chez nos voisins. La maison était ancienne et sans prétention. Aux heures chaudes je trouvais madame Maure sous les tilleuls de la cour. Un ouvrage à la main, elle surveillait les plus jeunes enfants. Elle me gardait un instant près d’elle, s’informant de la santé de ma mère, des gens du pays. Puis elle me disait :
— Je vous ai assez retenu, Philippe, allez vers la jeunesse. Elle est là-bas.
Là-bas, c’était un bosquet où les bouleaux au tronc blanc mariaient la grâce flexible de leurs branches aux masses lourdes des sapins. J’y retrouvais Henriette, avec quelques cousines ou amies de son âge qui passaient l’été chez les Maure. Et des jeunes gens étaient là. De quoi parlions-nous ? De ce qui occupe les pensées des adolescents. Nos propos étaient parfois d’une singulière hardiesse, mais comme pour la pure Iphigénie « l’innocence habitait dans nos cœurs ». C’était une cour d’amour platonique et sans expérience. Des couples se formaient. Un de nos voisins, un garçon de dix-neuf ans qui préparait l’Ecole polytechnique dans un lycée de Paris, au visage pâle et âpre, était épris d’Henriette qui se moquait de lui.
Pour moi, je ne la quittais guère. Elle m’avait élu son ami. Et de l’ami elle faisait un confident, me contraignant à un rôle que, certes, je n’aurais pas choisi. Mais, par une singulière contradiction, j’entrais comme de moi-même dans le caractère qu’elle me prêtait et je l’outrais. J’affectais d’être supérieur aux faiblesses du cœur ; je feignais de croire et je croyais, en effet, que l’amitié est au-dessus de l’amour, d’essence plus rare ; et qu’entre deux êtres tels que nous, seule elle peut porter d’abondantes moissons. Ainsi je me trompais moi-même.
Cependant l’admiration que je ressentais pour elle avait quelque peine à se concilier avec l’amitié, et si j’avais été plus clairvoyant j’aurais compris que c’était de bien autre chose qu’il s’agissait. Je lui faisais mille compliments, je lui disais ce que j’aimais en elle, je lui prenais les mains… Et je n’avais pas envie de la presser sur mon cœur et de poser mes lèvres sur sa bouche souriante !
Bien mieux, de son consentement, avec son appui et sa complicité, je faisais la cour à une de ses cousines, ravissante fille aux cheveux d’or, au teint plus délicat que la fleur du pêcher. Gertrude était timide et rêveuse, Henriette vive et décidée. Lorsque nous étions tous trois ensemble, Henriette parlait pour nous deux, elle taquinait vivement sa cousine à mon sujet, la menaçant de me dire ce que Gertrude n’osait m’avouer elle-même. Gertrude rougissait et levait sur Henriette ses beaux yeux suppliants.
Une fois, à la fin du jour, nous étions assis sur la mousse au pied d’un sapin, Henriette m’assura que les cheveux dénoués de sa cousine étaient admirables.
— Que ne la voyez-vous, disait-elle, lorsqu’elle s’agenouille pour sa prière le soir en chemise de nuit ?
— Mais, Henriette… soupirait Gertrude.
— Ses cheveux tombent alors jusque sur ses jambes. Elle est baignée de lumière… Il faut que Philippe les voie, ajouta-t-elle vivement et, d’un geste rapide, elle enleva les deux épingles qui soutenaient la masse lourde des cheveux.