— Dire que je regretterai même cette pauvre plaine lorsque je serai à la ville. Je vous envie de rester ici.

Je ne répondis pas. Je venais de comprendre que rien dans ce pays que j’aimais tant n’aurait plus de charme pour moi du jour où Henriette l’aurait quitté. La surprise de ce sentiment nouveau, la pensée de l’isolement où le départ d’Henriette me laisserait me serrèrent le cœur au point que je fus obligé de m’arrêter.

Elle s’arrêta aussi et me regarda. Que lut-elle dans mes yeux ? Il me parut qu’elle pâlissait. Elle se mordit la lèvre, puis, avec un mouvement d’épaules que je ne sus comment interpréter, elle dit :

— Il faut rentrer.

Le lendemain elle partit, me laissant désespéré et fou de joie. J’aimais !

L’ivresse d’un premier amour suffit à remplir une âme moins enflammée que ne l’était la mienne. Le monde transformé s’éclaira à mes yeux d’une lumière inconnue ; je sentis s’agiter en moi la force qui anime la nature ; je fus enfin une parcelle vivante de l’antique et toujours jeune univers. Mes livres participèrent de cet enchantement. Je les avais lus avec les yeux de l’esprit ; ma sensibilité cette fois-ci s’émut. Les romans me racontèrent mon histoire ; les livres de science eux-mêmes me parlaient un langage que je comprenais pour la première fois. C’est alors que mon professeur me mit entre les mains l’Origine des espèces de Darwin et je n’oublie pas l’émotion que j’en éprouvai. Je crus voir s’ouvrir devant moi les portes longtemps fermées du temple. Les secrets m’étaient révélés de la vie qui palpite, identique en tous les êtres. Et, au même moment, je découvrais que l’amour seul vaut de vivre et qu’il serait désormais mon maître. Mais sa tyrannie, sous laquelle tant d’âmes faibles succombent, ne m’effrayait pas. Elle me donnait, au contraire, un désir plus fort d’agir ; je voulais maintenant exceller en mille choses ; j’entendais dominer. Je me jetai dans l’étude, non pas tant par le désir d’apprendre et de m’enrichir ainsi que pour me prouver à moi-même ma puissance. Au collège où je venais d’entrer, j’obtins cet hiver-là de mémorables succès. Mon professeur s’étonnait de mon ardeur et me prédisait un succès certain au baccalauréat qui, à la fin de l’année, terminerait mes études secondaires.

Mais Henriette ?… Chose étrange, j’étais exalté à ce point que je ne souffrais pas de son absence. Ne lui devais-je pas la magique transformation que j’avais subie ? Sans doute, je désirais la revoir ; je lui parlais comme si elle avait été présente ; son souvenir ennoblissait chaque heure de ma vie. Mais je me créais de si merveilleux bonheurs qu’à la lettre je n’avais pas le temps de pleurer sur notre séparation. L’image que je me faisais de mon amie était si parfaite que peut-être l’Henriette réelle, si elle m’était apparue soudain, n’aurait pas rempli exactement la place et le rôle que je réservais à l’Henriette de mes rêves.

Nous nous écrivions. Mais comment traduire mes sentiments dans des lettres qui pouvaient être lues par d’autres ? Comment lui écrire ce que je ne lui avais pas dit lorsqu’elle était près de moi ? Ses lettres étaient, il faut l’avouer, décevantes, tant ce qu’elles exprimaient était éloigné du langage que je lui prêtais dans ma solitude.

Par ailleurs, je ne souffrais plus autant du malaise mystérieux et redoutable qui m’avait si cruellement accablé depuis deux ans, comme si la fraîcheur de mon amour avait fait disparaître les fièvres malignes de la puberté.

L’hiver, le printemps passèrent ; je ne comptais pas les jours qui me séparaient d’Henriette, je vivais avec elle sous la lampe près du poële, dans les champs durcis par le froid ou sous les vertes frondaisons. L’été la ramènerait près de moi…