Vers le début de juin ma mère tomba malade ; elle fut longtemps retenue à la chambre. Elle y était encore lorsque je partis pour passer mes examens à l’Université voisine. Lorsque j’en revins, elle sortait de convalescence et les médecins l’envoyaient aux eaux. Elle était encore trop faible pour que je pusse songer à l’y laisser aller seule.
Lorsqu’elle me l’apprit, elle pensait que la nouvelle de ce déplacement me serait agréable et qu’il me plairait de quitter, presque pour la première fois, nos campagnes.
Mais je ne songeais qu’à Henriette. Ses yeux riants ne rencontreraient pas les miens lorsqu’elle arriverait dans le pays ! Je lui envoyai une lettre désolée, la plus explicite de toutes celles que je lui avais écrites. J’annonçai mon retour pour le mois d’août, je la suppliai de ne pas m’en vouloir…
II
Aux eaux la nouveauté du spectacle me fut une distraction. Pourtant je ne voulais pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère, je ne cessais de regretter le confort, le calme délicieux de notre demeure, de me plaindre de l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient du grand hôtel où nous habitions. Cependant je trouvais un charme singulier à ce coudoiement de tant de personnes inconnues, à ces rapides coups d’œil échangés avec des étrangers, à la vie en commun qui mêlait nos plaisirs et nos occupations, aux repas au restaurant, à la danse, le soir. J’avais déclaré vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X… depuis quarante-huit heures que je jouais au lawn-tennis, que j’étais de toutes les parties, que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec fièvre comme si j’eusse voulu m’étourdir et oublier. Quoi ?
Je remarquai dès le premier jour une jeune femme qui mangeait à une table voisine de la nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses paupières à moitié baissées. Elle me parut avoir une trentaine d’années. Ma mère lui en donnait plus généreusement quarante. Dans son visage pâle d’un ovale allongé ses lèvres plus rouges que celles des femmes que nous avions l’habitude de voir attiraient mes regards. J’eus la curiosité de chercher à connaître son nom. Elle s’appelait la comtesse de Francheret. J’avais lu ce nom dans les journaux mondains de Paris. A X… madame de Francheret ne faisait partie d’aucune des coteries où se groupaient les baigneurs. Ses manières, sa distinction, la solitude où elle vivait, le prestige aussi de la classe sociale à laquelle elle appartenait, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune provincial jamais sorti de chez lui. Je me mis donc à l’observer, peut-être avec un peu trop d’insistance. Voulut-elle me faire sentir que je manquais aux convenances ? Deux ou trois fois, elle fixa sur moi un regard qui semblait me pénétrer. L’après-midi, elle venait près du cours de tennis où je jouais. Les spectateurs étaient nombreux qui suivaient nos parties. Elle se tenait à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je levais les yeux sur elle que je ne surprisse pas les siens dirigés vers moi.
Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais voulu me rapprocher d’elle, lui parler, mais je ne savais comment m’y prendre. Le hasard vint à mon secours.
Une fin d’après-midi, comme je descendais du tennis pour aller à la douche, je dépassai madame de Francheret. Une écharpe avec laquelle elle jouait glissa sur le chemin. Je la ramassai et la lui tendis.
Elle me remercia, et simplement, comme si nous nous connaissions depuis longtemps, nous continuâmes à causer. La nouveauté de la situation eût pu m’embarrasser. Comme je ne pensais pas à moi et au personnage que j’avais à jouer, mais à elle, je fus simple et ne ressentis aucun embarras. Sa voix avait une certaine gravité qui me plut.
Les jours suivants nous nous rencontrâmes encore. Elle paraissait écouter sans ennui ce que je racontais de moi-même et de notre vie provinciale, de mes plans incertains et magnifiques d’avenir. Elle parlait peu, mais ses paroles, lorsqu’on y réfléchissait, prenaient un sens plus profond que celui qu’elles présentaient tout d’abord. Elle ne causait ni de littérature, ni d’art, mais elle semblait connaître les gens et les choses mieux et plus réellement qu’il n’est accoutumé. Enfin son regard, dont elle était ménagère, ajoutait du poids à ses paroles.