— Que vous êtes jeune ! disait-elle souvent.
Nous ne nous voyions jamais que dans les jardins et, le soir, au salon, où elle s’asseyait près de ma mère.
Un jour, après déjeuner, je me rendis pour la première fois chez elle. Elle était un peu souffrante et m’avait fait demander un livre. Elle occupait, sur la cour d’entrée célèbre par ses arbres centenaires, un appartement composé d’un salon minuscule et d’une chambre. Je la trouvai couchée sur une chaise longue, vêtue d’un blanc peignoir de dentelles. Les ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes à moitié closes ; on entendait le bruit confus des conversations des baigneurs à quelques pieds au-dessous de nous.
— Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant un fauteuil à côté d’elle.
Une fois assis, moi qui étais à l’ordinaire si bavard, je ne trouvai rien à dire. Je n’avais aucune idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait dans l’air. Je regardai madame de Francheret. Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la chaise longue. Je voyais les chairs pleines et ambrées par où le bras s’attache à la poitrine qui se soulevait lentement à chaque respiration. Sa bouche s’entr’ouvrait comme pour un sourire. Je ne pensais pas que je me trouvais à côté de la comtesse de Francheret. C’était une femme qui était là près de moi. Et nous étions seuls.
Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus la hardiesse de la porter à mes lèvres. Elle me laissa faire.
— Que vous êtes jeune ! dit-elle encore. C’est délicieux !
Elle m’attira vers elle ; je sentis l’odeur tiède de sa gorge, et ses deux bras se nouèrent autour de mon cou.
Quand je sortis de sa chambre, une heure plus tard, j’étais un homme.
La joie que j’aurais pu prendre dans les bras de madame de Francheret avait été gâtée par la peur de lui paraître novice. Un jeune homme craint le ridicule. N’eût-il pas été plus simple de lui dire : « Je ne sais rien, je me remets entre vos mains ; soyez vraiment ma maîtresse. » Mais on ne gagne la simplicité que par des chemins longs et difficiles. Je pensais : « Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience. En elle-même, elle se moque de moi ; elle ne voudra plus me voir. Et moi-même, comment la regarderai-je ? »