Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. Je connaissais enfin la réalité de ce monde féminin dont le mystère m’avait longtemps troublé. Ma première impression, la plus forte, celle qui ne devait point s’évanouir, je la traduisis par ces mots de la Bible : « l’œuvre de chair. » J’avais participé à une œuvre de chair, cela et rien de plus. Pour un garçon qui avait vécu dans les livres et dans les plus romanesques enchantements, la nouveauté était grande. Je sentais aussi que l’incomplète joie de cette première rencontre serait transformée bientôt en un bonheur plus complet, qu’il y avait là un point de perfection à atteindre et j’étais bien décidé à y arriver au plus vite.
Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais commis une infidélité envers Henriette. Henriette vivait sur un plan différent. Elle habitait le palais que mon imagination lui avait bâti. Madame de Francheret m’avait invité dans une demeure plus terrestre. Je ne songeais même pas à me demander si j’aimais mon initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement à une personne, désirer la voir, lui parler, deviner les moindres nuances de ses sentiments, s’émouvoir à son seul souvenir. Un regard d’elle, c’était assez pour être heureux ; se sentir maître de son âme, y régner sans partage, la félicité suprême.
Avec madame de Francheret, présente ou absente, je ne ressentais aucune de ces émotions. Lorsque je pensais à elle, des images précises se levaient devant mes yeux, et quelles images ! Je sentais avec trouble sa chair contre ma chair et le désir m’agitait de renouveler ces obscures et violentes sensations.
Désormais je passai mes après-midi dans l’appartement de madame de Francheret. Je ne montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la journée. J’eus bientôt perdu la gêne des premiers jours. Déjà je me croyais naïvement un maître…
La seule ombre à mon bonheur, où la chercher ? Dans la trop grande facilité avec laquelle je l’avais gagné. J’étais assez sot pour ne pas estimer à son prix une victoire qui ne m’avait rien coûté. « Je suis l’amant, me disais-je, de cette femme charmante et qui appartient à la meilleure société, mais sans doute a-t-elle l’habitude de satisfaire ses moindres caprices. J’étais là ; elle m’a pris. Moi absent, un autre l’eût possédée. »
La manière d’être de madame de Francheret n’était pas faite pour me donner une trop haute idée de moi-même. Avec elle, on était toujours dans des rapports simples. Personne moins qu’elle ne prenait plaisir à jouer la comédie. Elle n’affecta aucun remords, aucune crainte ; elle ne se crut pas obligée de chercher des excuses à ce que d’autres appellent leur faute ; elle n’essaya pas de me faire croire qu’elle avait cédé à un sentiment irrésistible. Avec une aisance parfaite (seule, pensais-je, une grande dame — Balzac ! — a cette inimitable liberté), elle m’invita à des jeux que j’ignorais et m’en apprit la douceur. Je dois avouer à ma décharge qu’une semaine ne se passa pas sans que je lui avouasse que j’étais arrivé neuf dans ses bras.
Elle sourit.
— Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer ? dit-elle.
Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et surtout le prix du secret. Hors de sa chambre, elle fut avec moi comme avec un étranger, et je m’émerveillais de cette transformation qui paraissait ne lui rien coûter. Il n’y avait alors entre nous aucune familiarité, pas un mot équivoque, pas un regard trop appuyé. Je la voyais au restaurant ou au salon, le soir, causant avec ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne pouvais m’imaginer que cette même femme je l’avais eue quelques heures auparavant nue entre mes bras et que je connaissais les parties les plus secrètes de son corps. Et je l’en admirai davantage.
Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. Puis il fallut nous quitter. Le dernier jour où je la vis chez elle, je lui dis :