— Comment pourrai-je me passer de vous ?

— Bien mieux que vous ne le croyez, me répondit-elle. Ce que je vous ai donné, d’autres vous l’offriront. Elles y mettront plus de façons sans doute et moins de franchise. J’ai été la première, vous ne m’oublierez pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris puisque vos études vous y appellent. Les choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été ici. Il est des folies délicieuses qu’il faut savoir se refuser. Vous étiez en vacances, moi aussi. Maintenant la vie régulière reprend. Au moment de partir, vous donnerai-je un conseil ? La différence de nos âges me le permet. Défendez-vous en amour des choses vulgaires qui ont vite fait de gâter les jeunes gens. Vous vous plairez toujours dans la société des femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, qu’il faille être sincère avec elles. Il faut savoir leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. La plupart demandent à être trompées. Il est bon d’y mettre quelques manières. Voilà mon conseil. Et en voici un second : Ne croyez pas à l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu de choses irréparables…

Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me fit-elle participer à sa sagesse humaine au moment où nous nous séparions. Je quittai les eaux avec un beau sujet de méditation devant moi et les souvenirs tout proches d’un passé déjà plein de volupté.

III

J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au lieu de rentrer chez nous, nous allâmes passer quelques semaines au bord de la mer dans le sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère avant le retour au foyer.

J’en fus moins affligé que je ne l’aurais cru. J’étais encore tout étonné de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un peu de temps entre le jour où j’avais quitté madame de Francheret et celui où je retrouverais Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre peu à peu qu’on lui est attaché par d’autres liens encore. Rien de semblable ne m’arriva. J’aimais Henriette et madame de Francheret m’avait attaqué là où Henriette n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à madame de Francheret de m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à madame de Francheret, mon amour pour Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme sensuelle. C’était Henriette et non madame de Francheret que je tenais dans mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des images voluptueuses.

Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui m’entouraient étaient-ils vivants ? Ils allaient et venaient autour de moi comme des ombres. Je faisais de longues promenades sur la plage à l’heure où le soleil couchant borde de nacre le sable humide au long de la mer. Des enfants jouaient, des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais pas, je ne voyais, bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et quelle Henriette ! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie au bord des flots.

Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse ? Je ne savais trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais quelques cartes postales, assez insignifiantes à la vérité. Henriette paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul, j’y manquais.

Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que les heures s’approchaient où je devais revoir Henriette, je m’inquiétais. Je brûlais de devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je craignais de cette rencontre je ne sais quel heurt, quelle blessure insupportable. J’aurais voulu retarder encore une minute attendue avec tant de fièvre.

Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi, je me rendis chez nos voisins. De loin je vis madame Maure sous les tilleuls près de la vieille maison. Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas de là. L’émotion de la sentir si près de moi me fit chanceler. Je m’arrêtai un instant, j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première fois et d’un seul coup — ainsi un éclair illumine dans la nuit les prés et les bois, et les montre au voyageur égaré — que le roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en ignorait encore le premier mot… Un instant, je pensai à retourner sur mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à l’idée de reculer, je me repris et avançai vers madame Maure.