Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement de la santé de ma mère, elle me dit :

— Comme vous avez grandi, Philippe. Vous voilà un homme, maintenant. Et cette pointe de moustache ! Qu’allez-vous faire ?

Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour continuer mes études, à la Sorbonne sans doute et à l’Ecole de Droit, mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat. D’autre part, nos terres n’étaient pas assez grandes pour absorber l’activité d’un jeune homme. En somme, je ne me voyais dans aucun cadre et ne pouvais dire ce que serait ma carrière. Cependant je pensais à Henriette, alternativement avec terreur et joie, à Henriette que je n’apercevais pas.

La bonne dame d’elle-même me renseigna,

— Ma fille est avec sa cousine chez des voisins. Elles ne tarderont pas. Si elles avaient pensé vous voir aujourd’hui, elles seraient déjà là.

Une demi-heure passa, j’entendis un bruit dans l’allée derrière moi.

C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de l’an dernier.

Henriette me parut plus grande ; elle restait mince, un peu maigre, mais le corsage de sa robe claire se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvais dans les yeux riants et doux le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc ; elles venaient heureuses et souriantes. Le printemps de ma vie s’avançait au devant de moi.

Gertrude rougit en me voyant. L’accueil que me fit Henriette ne trahit aucun embarras. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais vu aux eaux et au bord de la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues avec la même Henriette dans mes promenades solitaires que j’en restai glacé. Je m’efforçais de découvrir dans ses propos un mot à double entente à moi seul destiné. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut qu’à deux ou trois reprises son regard s’attachait à moi comme si elle y trouvait quelque chose de nouveau. Sur elle-même elle ne dit rien.

Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de faire valoir les amusements de la saison. Rappelant des incidents que j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut.