Lorsque je pris congé, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner. Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger un mot avec Henriette sans témoins.

Je ne fus pas plus heureux les jours suivants. Je vis Henriette, mais toujours entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants. Elle était le centre d’un cercle ; tout se rapportait à elle. Charles-Henri ne la quittait pas plus que son ombre. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses côtés, la main dans la main, le bras passé autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine, ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle gardait une certaine réserve ; elle s’effarouchait pour un rien et lorsqu’en plaisantant je voulus reprendre le thème de l’an passé, elle eut un mouvement de retraite.

Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je pensais arriver tout de même à Henriette, mais, à ma grande surprise, je fus amené à constater que c’était chez Henriette elle-même que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle évitait tout aparté ; elle apportait une attention toujours égale à ne pas se laisser isoler ; et si, profitant d’un incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle m’empêchait avec une incroyable habileté de choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives infructueuses, j’étais exaspéré.

Tour à tour, j’imaginai ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait mon école d’homme et m’en voulait, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et qu’instinctivement elle me fuyait, ou plus simplement, que je lui étais devenu indifférent.

Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait pas l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidais de rompre ; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette.

Et cependant le temps coulait et bientôt octobre nous séparerait. J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’essayer d’éveiller et de piquer sa jalousie. Je me mis à faire la cour à Gertrude ; j’y déployais beaucoup d’application et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa cousine veillait sur elle et, comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux, j’adressais à Gertrude quelques propos tendres et lui baisais la main, Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère ne l’étaient plus aujourd’hui.

Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait quelque chose de flatteur pour mon amour-propre.

Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter avec Gertrude, mais Henriette ne s’apaisa pas. « Peut-elle sérieusement m’en vouloir, me demandai-je, de ce qui n’est qu’un jeu ? » Mais elle ne me laissa pas lui poser la question.

Je devins irritable : elle me contredisait pour un rien.

Nous échangions des propos aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement. Un jour, sur un mot un peu plus piquant de moi, elle eut soudain les yeux pleins de larmes. Bouleversé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous étions seuls, mais, à une douzaine de pas, sa mère brodait sous les tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me laisser le temps de m’excuser, rentra dans la maison.