Puis elle ferma les yeux et resta à rêvasser quelques instants. Elle se revit petite fille de huit ans sur les genoux de son parrain, le prince Viaminski. Quel homme curieux ! Comme il l’aimait ! Il semblait ne vivre que pour elle ! Quand elle allait le voir, il lui donnait alternativement de belles pièces d’or toutes neuves et des bonbons au chocolat, exquis. Les chocolats, elle les mangeait aussitôt ; les pièces, elle les cachait dans son cartable d’écolière, car sa mère n’aurait pas permis qu’elle les acceptât. Elle portait ainsi sur elle, quand elle se rendait au cours, vingt ou trente pièces sonnantes qui, même enveloppées une à une dans du papier de soie, tintaient sourdement à chaque pas qu’elle faisait. Ce parrain, elle l’avait su depuis, avait demandé de l’adopter. Il voulait la faire élever à son goût et l’avoir toujours près de lui… Il avait des mains très blanches, très froides ; elle frissonnait quand il caressait ses bras ou ses joues… Tout se brouilla devant elle.
Dans la chambre silencieuse, le store jaune descendu devant la fenêtre s’illuminait et devenait d’or sous les rayons du soleil baissant.
Elle rêva encore… Le prince était près d’elle. Elle dormait, mais elle le voyait à travers ses paupières fermées. Il la regardait avec tant d’intensité qu’elle en était oppressée. Et soudain — comment cela se fit-il ? — elle sentit la main froide de son parrain sur le bas de sa jambe…
Elle ouvrit les yeux et vit Vladimir Ivanovitch assis sur le divan où elle était couchée. Il avait une main appuyée sur sa cheville nue et regardait la jeune fille sans bouger. Dès qu’il s’aperçut qu’elle était réveillée, il se pencha vers elle :
— Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, pardonnez-moi… J’avais frappé à votre porte et, comme personne ne répondait, je suis entré… Je suis ici depuis un moment déjà…
Elle ne le laissa pas achever.
— Vous avez les mains froides, dit-elle, comme celles de mon parrain. C’est une horreur ! Vous allez lâcher ma cheville tout de suite…
Tout en parlant, elle refermait son peignoir entre-bâillé, sans quitter des yeux Vladimir Ivanovitch. Elle s’était exprimée sur un ton qui n’admettait pas la contradiction et le docteur retira sa main.
— Et puis, levez-vous tout de suite.
Il y avait dans la voix de cette frêle jeune fille un tel accent d’autorité que Vladimir Ivanovitch se leva.