Olga l’écoutait avec une curiosité passionnée et, quand le récit fut terminé, elle soupira et dit :
— Comme il est séduisant !… Lui ici, sur ce divan ! Ah ! je n’aurais pas su me défendre…
Elles causèrent longtemps sur ce sujet inépuisable. Pacha les interrompit en annonçant que le dîner était servi.
Avant que le repas fût terminé, Ariane se leva et s’excusa auprès de sa tante :
— Nicolas m’attend en bas, dit-elle.
Puis se retournant vers Olga :
— Je serai de retour à neuf heures et nous irons toutes deux au jardin Alexandre.
§ IV. Le Fiancé
Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues montées sur pneumatiques et attelée d’une paire de beaux chevaux noirs, de la célèbre race des trotteurs qu’on élève dans la province. Sur le trottoir un grand et gros garçon, brun, barbu, se promenait tirant à coups précipités quelques bouffées de cigarettes qu’il jetait aussitôt. Par moments, il s’arrêtait, regardait la véranda du premier étage, consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n’était connu dans la ville qu’à deux titres : comme amateur de chevaux et comme fiancé unilatéral de la fantasque et déjà célèbre Ariane Nicolaevna. C’était un garçon singulier et sauvage, qu’on voyait rarement, qui n’avait pas d’amis et passait la plus grande partie de l’année dans un bien distant d’une trentaine de verstes. En ville, il n’avait qu’un pied-à-terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune liaison. Son père était mort depuis longtemps ; sa mère habitait la Crimée. On disait qu’elle avait l’esprit dérangé et qu’elle était gardée dans la clinique d’un médecin connu. A force de vivre seul, Nicolas Ivanof était devenu taciturne et éprouvait une réelle difficulté à parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s’arrêtait net au milieu d’une phrase et finalement retombait dans le silence qui lui était agréable. Il était de physionomie plutôt sympathique, ayant de grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun foncé. Mais le teint était pâle, la bouche mince et le regard inquiet. Les mères de famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tâché de capter cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir près d’un million de roubles. Elles en avaient été pour leurs avances.
Un soir, il s’était laissé entraîner au bal annuel que donnait le gymnase Znamenski.