Ariane était une des commissaires de la fête et lui avait offert une fleur à l’arrivée. Nicolas avait pris la fleur, avait dévisagé la jeune fille d’une façon gênante et prolongée, tout en balbutiant des remerciements et, finalement, l’avait suivie pas à pas pendant la soirée. Quand elle dansait, il ne cessait de la contempler avec un sourire attendri ; ou bien, quittant la salle de bal, il se précipitait au buffet et avalait plusieurs verres de vin comme pour se donner du courage. La soirée n’était pas terminée que, dans une crise d’intrépidité héroïque, il demandait à Ariane de l’épouser. Ariane — elle avait seize ans — le regarda des pieds à la tête avec une insolence extrême, puis lui rit au nez. Mais, le lendemain, il se présentait avec des fleurs chez Varvara Petrovna, qui essaya vainement de lui expliquer que sa nièce n’était pas en âge de se marier. Le surlendemain, il portait une bague de fiançailles avec le nom d’Ariane gravé à l’intérieur et la date du bal. Il annonçait à toute la ville que, dès qu’elle aurait terminé ses cours, Ariane Nicolaevna Kousnetzova serait Mme Nicolas Ivanova. Dès lors, chaque jour, on apportait des fleurs à Ariane qui finit par accepter comme agréables ces belles fleurs quotidiennes et les plus rares promenades en voiture qu’elle accordait à Nicolas Ivanof.
Rien ne peut donner une idée du despotisme capricieux sous lequel cette gamine de seize ans tenait cette espèce de colosse qui avait presque deux fois son âge. Chose curieuse, ce n’était pas petit à petit qu’elle avait pris conscience du pouvoir absolu qu’elle avait sur lui. Dès le premier jour, elle avait compris en face de qui elle se trouvait et que Nicolas serait une cire molle entre ses doigts enfantins. Elle réglait ses visites et leur durée. Nicolas ne venait la voir qu’à ses heures. Dieu garde qu’il eût osé se présenter sans permission à la maison de la Dvoranskaia ! Un jour, pour je ne sais quelle raison urgente, il arriva dans la salle à manger, n’y étant pas attendu. Ariane sans dire un mot passa dans sa chambre et refusa de le recevoir. Souvent elle l’obligeait à séjourner une semaine ou deux à la campagne avec défense d’écrire. Elle l’autorisait parfois à l’accompagner au théâtre où elle avait ses habitudes et dont elle ne manquait presque pas une représentation, car elle raffolait de l’art dramatique, fréquentait les acteurs, déclarait qu’elle deviendrait elle-même comédienne et que la vie ne valait qu’aux feux de la rampe. Même il arrivait qu’au milieu de la soirée, elle passait sur la scène, allait causer dans les loges des artistes, et oubliait Nicolas qui s’en revenait seul, maugréant et les dents serrées.
Une fois elle tenta l’expérience suivante. A dix heures du soir, en hiver, alors que Nicolas prenait le thé dans sa chambre, elle lui dit :
— Nicolas, je sors, j’ai un rendez-vous.
— Je vous accompagnerai, fit-il, où allez-vous ?
— Un ami m’attend au coin de la place de la Cathédrale, mais vous ne devez pas savoir qui.
Il la regarda avec étonnement. Puis, après un instant, faisant un effort sur lui-même, il dit :
— Bien.
Ils sortirent ensemble et, quand, à la lueur d’un réverbère, elle vit le jeune homme qu’elle cherchait, elle dit adieu à Nicolas en lui enjoignant de rentrer aussitôt chez lui.
Il faut noter pour la beauté de l’affaire que Nicolas était désespérément jaloux et qu’il trouvait pour croire qu’Ariane avait des intrigues en ville mille raisons excellentes dont la meilleure était que la jeune fille n’en faisait nul mystère et lui en parlait sans cesse. Elle lui disait par exemple :