— Michel Ivanovitch, dit-elle, je ne sais pourquoi je m’adresse à vous. Je ne réfléchis pas. Peut-être ai-je tort… Mais j’aime les situations nettes et il faut parler franc. J’aurai besoin d’argent pour aller à l’Université. Pouvez-vous m’en prêter ? Je dis prêter, parce que j’ai quelques dizaines de mille roubles qui me reviennent de ma mère et que je toucherai à ma majorité. Voulez-vous être mon banquier ? C’est une affaire que je vous propose, une simple affaire. Il faut l’envisager comme telle, je vous prie. Je ne veux rien devoir à personne. Donc, il faut traiter cela comme je l’entends ou pas du tout. Et j’ai besoin d’une réponse immédiate. Pouvez-vous me prêter de l’argent et quel intérêt demanderez-vous pour ce que vous m’avancerez ?

— Mais, mon amie, ma précieuse amie, répondit Michel Ivanovitch, je ne comprends pas… Vraiment, je me perds. Une affaire entre vous et moi, c’est impossible… Comment y songer même ? Vous, Ariane Nicolaevna, avez besoin de quelques misérables mille roubles. Mais ils sont à vous, sans condition, sans aucune condition… Ma seule récompense sera de penser que j’ai pu contribuer, moi indigne, au développement de votre rare personnalité. C’est un honneur, un grand honneur pour moi… Seulement, je frémis, je l’avoue, à l’idée de vous perdre… Ma mauvaise santé m’interdit le séjour de Pétersbourg ou de Moscou… Il faudrait que je fusse sûr que vous ne m’oublierez pas… oui, que vous reviendrez ici chaque année pendant les vacances, et que vous prendrez soin de moi, comme d’un invalide. Je suis un malade, c’est vrai, un malade qui ne demande pas grand’chose… simplement quelques heures de conversation avec vous chaque semaine… Vous ne le savez pas, Ariane Nicolaevna, les seuls jours où je me sens vivre sont ceux où vous voulez bien me faire la grâce de causer avec moi. Les charmes de votre esprit sont un remède incomparable à tous mes maux ; le son même de votre voix me donne des forces… C’est un miracle, un véritable miracle !… Et, puisque vous me permettez de vous le dire, je souffre cruellement de vous voir si peu, au hasard, dans la foule, et toujours avec votre amie qui est charmante, mais dont l’intelligence ne saurait se comparer à la vôtre… Si vous aviez pitié de moi, vous m’accorderiez quelques heures de conversation, mais calmes, loin des importuns, chez moi… Ce serait une charité. Vous avez un don si précieux de vie, mon amie, que vous le communiquez même aux mourants ! Savez-vous comment je vous appelle ? « La Reine de Saba. » Oui, vous vous souvenez, la Reine de Saba, dans la Tentation de Saint Antoine, « qui savait une foule d’histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres ». Tout ce que vous me dites de votre enfance merveilleuse, de vos jours parmi nous, est pour moi plus coloré que les plus beaux contes orientaux… Et voilà la seule grâce que je vous demande.

Ariane, sur le ton le plus sec et qui contrastait étrangement avec le pathos de Michel Ivanovitch dont l’émotion était extrême, lui dit :

— Et combien de fois par semaine serai-je « la Reine de Saba » chez vous jusqu’à mon départ ?

Michel Ivanovitch resta interdit :

— Mais, mon amie… commença-t-il.

— Répondez nettement, je vous prie. Je veux savoir toutes les conditions du marché.

— Je ne puis pas souffrir de vous entendre parler ainsi… Un marché !… Vous vous méprenez complètement…

— Si vous ne me donnez pas une réponse à l’instant même, je vous quitte et nous ne reparlerons plus jamais de cela.

Michel Ivanovitch hésita :