Le vrai est qu’elle était arrivée par un long chemin à un curieux état d’esprit. Elle n’avait pas été sans remarquer que Vladimir Ivanovitch venait toujours aux heures où Ariane était à la maison, qu’il prenait plaisir à la conversation brillante de sa nièce, qu’il recherchait les occasions de la rencontrer. Au début, elle en conçut une sourde irritation, mais elle comprit bientôt que la présence d’Ariane était un sûr moyen d’attirer son volage amant et que, si la jeune fille disparaissait, Vladimir Ivanovitch se ferait de plus en plus rare. Or, elle en était au point où voir, voir seulement Vladimir était pour elle la seule chose qui comptât. Du reste, elle se disait : « Quel risque est-ce que je cours ? Ariane est une gamine. Pour elle, le docteur est un quasi-vieillard. Elle se fait courtiser par de beaux jeunes gens entre vingt et trente ans. C’est parmi eux qu’elle a ou qu’elle prendra un amant. Vladimir ne l’intéresse pas. Il faut connaître la vie déjà comme moi pour comprendre ce qu’il y a en lui d’exceptionnel. »

La pauvre Varvara ne voyait pas plus loin. Elle gardait Ariane pour s’attacher Vladimir sans se douter du jeu dangereux qu’elle jouait.

Aussi Ariane échoua-t-elle lorsqu’elle exposa à sa tante qu’il lui était nécessaire d’aller à l’Université.

A la fin de l’entretien, Ariane regarda sa tante dans les yeux et lui dit simplement :

— C’est bien. C’est toi qui l’as voulu… et sortit, laissant Varvara inquiète méditer sur le sens de ces mots énigmatiques.

Le même soir Ariane, après s’être assurée que personne n’était à portée et ne pouvait l’entendre, s’approcha du téléphone qui était dans la salle à manger, demanda un numéro et dit à l’appareil une phrase brève.


Un mois se passa. On était au cœur d’un été chaud et orageux, quand un incident éclata dans la maison de la Dvoranskaia. Un jour, vers huit heures, comme Varvara Petrovna rentrait d’une promenade en voiture, elle trouva la porte de l’appartement ouverte et ne fut pas obligée de sonner. Elle avait une démarche vive et légère, elle traversa la salle à manger sans être entendue de personne. La porte de la chambre d’Ariane était ouverte et, au fond de la chambre, appuyée contre le mur, elle vit la jeune fille vêtue d’une légère robe blanche. Devant elle, les deux mains sur la cloison, enfermant ainsi Ariane, Vladimir Ivanovitch était penché, si près qu’il sembla à Varvara que le visage de son amant touchait celui de sa nièce.

Elle eut assez de force pour passer chez elle sans bruit, puis sonna, et toute la maison apprit bientôt que Varvara Petrovna était souffrante. On s’empressa auprès d’elle.

Le lendemain, elle fit venir Ariane et, sur un ton détaché, lui dit :