— J’ai changé d’avis à ton sujet… Je n’ai pas le droit de te garder ici. Tu dois faire ta vie à ton goût et étudier si cela te plaît. Va donc à l’Université, à Moscou, à Pétersbourg, à Liège ou au diable. Je te donnerai de quoi vivre. Avec deux cents roubles par mois, tu seras une étudiante riche, tu auras de jolies robes, du linge fin et des parfums de Paris.
La réponse d’Ariane stupéfia sa tante :
— J’irai, en effet, à l’Université, fit-elle, comme je l’ai décidé depuis longtemps. Mais je n’ai pas besoin d’argent. Je te remercie, j’ai pris mes arrangements ; je suis et serai toujours libre.
En vain Varvara essaya-t-elle de faire parler sa nièce. Sa curiosité était piquée. Mais elle n’en tira rien. Ariane sortit sans avoir donné aucun éclaircissement.
Varvara restée seule eut la sensation désagréable qu’elle ne savait rien de sa nièce qu’elle avait vu naître et qui était près d’elle depuis trois ans. Il y avait dans cette jeune fille, en apparence ouverte et facile, quelque chose d’obscur dont elle ne pouvait pénétrer le mystère. Varvara comprit, pour la première fois, qu’elle n’avait aucune prise sur Ariane. Celle-ci lui échappait. Qui était-elle ?
Toute troublée, elle ne se tint pas d’en parler le soir même à Vladimir Ivanovitch et de lui dire son inquiétude. Il partageait ses alarmes. Dans l’émotion qui les étreignait tous deux, Vladimir ne put cacher à sa maîtresse qu’il aimait à la folie Ariane Nicolaevna. La scène fut curieuse et touchante. Les deux amants mêlèrent leurs larmes. Depuis longtemps, ils n’avaient pas eu une heure d’intimité si profonde.
Vers le milieu de l’été, commencèrent à courir par la ville des bruits désagréables au sujet d’Ariane Nicolaevna. A deux reprises, des habitués de l’hôtel de Londres affirmèrent l’avoir vue, tard dans la nuit, traverser les corridors. L’un d’eux disait qu’elle entrait, après minuit, dans une chambre « où l’on buvait du champagne ». L’autre affirmait l’avoir rencontrée à une heure tardive, descendant seule le grand escalier de l’hôtel. On imagine si les mauvaises langues s’en donnèrent ! Sans doute, Ariane Nicolaevna n’était pas la première à qui l’on prêtât des amants, et l’on était habitué à voir chez les jeunes filles une extrême liberté d’allures. Mais il y a des limites à tout. Qu’une jeune fille ait un flirt et en outrepasse le terme, quel est le Russe qui s’en étonnera ou prononcera des paroles de blâme ? Ce sont là choses auxquelles on n’est jamais en peine de trouver des explications, voire des excuses, et seuls les sots affectent d’en être surpris. Mais la fête, les soupers à l’hôtel de Londres, la publicité inévitable, voilà où le scandale commence. Ariane Nicolaevna ne fut pas ménagée. Les jeunes filles et les femmes ne l’aimaient guère. Elle avait trop de succès, et notables. Presque tous les hommes qui l’approchaient s’éprenaient d’elle. C’était une rivale dangereuse, et Ariane ne tenait apparemment pas à se concilier les femmes. Il y avait en elle un mélange de hauteur et de persiflage qui, à vrai dire, la faisait détester. Elle se plaisait à ruiner les unions les mieux établies, à détruire les ménages heureux, légitimes ou non. Et cet été-là, il semblait que le démon se fût emparé d’elle et qu’elle eût résolu de se venger — on ne savait de quoi — en tournant la tête aux hommes, de préférence à ceux qui avaient de notoires liaisons. Ce qu’elle leur donnait, personne n’en savait rien. A tout hasard, on supposait le pire. Et la multiplicité des amants qu’on lui prêtait ne permettait plus l’indulgence.
Il faut ajouter, avec regret, qu’un scandale plus précis éclata auquel son nom fut mêlé. Un soir, vers onze heures, deux viveurs qui avaient soupé et bu plus que de raison décidèrent de se rendre en compagnie de femmes à la petite maison des faubourgs qui appartenait à Léon, le portier de l’hôtel de Londres. Ils la connaissaient bien, ayant profité naguère et plus d’une fois de l’hospitalité discrète qu’elle offrait aux gens désireux de cacher leurs bonnes fortunes. Ils ignoraient que, depuis le commencement de l’été, la maison avait été louée à l’ingénieur Michel Ivanovitch Bogdanof.
Ils y arrivèrent en voiture et sonnèrent. Personne ne répondit. Irrités de ce silence, ils commencèrent à frapper à la porte. Elle s’ouvrit enfin et ils se trouvèrent en face de la vieille servante qui leur déclara que la maison était louée par Bogdanof, et qu’ils eussent à s’en aller sans faire de scandale. Elle ne put les convaincre ; ils n’entendaient pas ce qu’elle disait, ils étaient décidés à entrer et à boire. La vieille poussa des cris ; ils l’écartèrent et, malgré les femmes qui voulaient les retenir, commencèrent à monter l’escalier. Dans le corridor Michel Ivanovitch parut, une canne à la main, leur enjoignant de sortir. Ils le bousculèrent. Il put s’échapper et entrer dans une chambre d’où il téléphona à la police. Sur ces entrefaites une porte s’ouvrit dans le corridor et une jeune femme, le visage à moitié couvert d’une écharpe, s’échappa en courant et gagna la rue. Les deux femmes qui étaient restées dans la voiture et qui hésitaient à s’en aller crurent voir la fine et élégante Ariane Nicolaevna que toute la ville connaissait.