Le lendemain, chacun le savait. On ajoutait mille détails. La jeune fille avait été surprise dans le lit même de Bogdanof. Elle s’était sauvée en chemise ; une des deux femmes lui avait prêté son manteau. D’autres disaient qu’elle s’était évanouie, que la police avait fait chercher un docteur, etc., etc… Chacun de ces faits était donné comme indubitable par des gens sûrs de ce qu’ils affirmaient.
Le scandale fut énorme. Ariane Nicolaevna continua à se promener, à aller au jardin Alexandre, à souper avec ses amis comme si ces bruits ne la concernaient pas. Pourtant, une semaine plus tard, elle passa une dizaine de jours à la campagne, dans le bien de sa tante.
J’ai oublié de noter qu’avant ce dernier esclandre, elle avait fait venir chez elle celui qui s’appelait son fiancé. Elle l’entretint longuement et lui annonça son départ pour l’Université. Nicolas n’avait pas été sans entendre les mille propos qui couraient la ville au sujet d’Ariane Nicolaevna. Il est inutile de dire qu’il n’avait pas cru un mot de ce qui lui était raconté. Il avait regardé les gens qui parlaient ainsi d’une telle façon que, soudain, ils s’étaient tus, puis avaient changé de conversation.
Il accueillit sans surprise ce que lui dit Ariane. Il semblait l’avoir prévu. Il n’eut aucune crise de désespoir, mais sur le ton le plus tranquille, le plus assuré il lui expliqua qu’il comprenait sa décision, qu’elle avait le droit de travailler encore deux ou trois ans, mais qu’il ne renonçait pas à elle, qu’il l’attendrait et qu’à la fin ils seraient mari et femme, car il ne pouvait en être autrement. « C’est écrit dans le ciel », dit-il en propres termes.
A la suite de cet entretien, il fut un temps assez long sans se montrer dans la ville et ne quitta pas sa propriété.
Le commencement de septembre était arrivé et Ariane était prête à partir. A la gare même, le soir de son départ, une scène étrange se passa. Elle était là avec Varvara Petrovna, le docteur Vladimir Ivanovitch, Olga Dimitrievna et quelques jeunes gens de ses amis. Elle embrassait sa tante à la portière de son wagon. Soudain une espèce de colosse bouscula le groupe de ses amis. Nicolas Ivanof, car c’était lui, poussa Ariane dans le coupé où était assise Olga Dimitrievna. Il était plus pâle qu’à l’ordinaire et paraissait hors de lui. Il se dressa devant la jeune fille, la regarda un instant, puis lui donna un grand coup de poing qui la jeta sur la banquette. Nicolas frissonna, se mit à genoux et, prenant la jupe d’Ariane, en baisa plusieurs fois le bord. Il se releva et, laissant son chapeau qui était tombé à terre, s’enfuit dans la nuit.
Le troisième coup de cloche sonnait, le train siffla et partit devant les témoins stupéfaits de cette agression.