Ce soir-là — on était au mois d’avril — Chaliapine apparaissait pour la première fois de la saison au Grand Théâtre de Moscou dans le rôle de Boris Godounof. Rien de plus brillant que l’aspect de la salle, dont toutes les places avaient été retenues trois semaines à l’avance. Les uniformes galonnés des officiers et des fonctionnaires, l’émail de leurs décorations, l’accent vif des rubans, les toilettes claires des femmes, l’orient des perles et le scintillement des diamants composaient un ensemble riche de couleur et d’éclat.

Au quatrième rang des fauteuils d’orchestre, Ariane Nicolaevna était assise. A côté d’elle, bien que sept heures eussent sonné, une place restait vide. Ariane regardait les voisins avec indifférence et de temps à autre consultait le programme qu’elle froissait entre ses mains nues. Elle se retourna et leva les yeux vers la seconde galerie. A grand’peine, elle découvrit — petite tache claire entre une centaine de taches semblables — le visage glabre d’un étudiant aux épaulettes d’or. L’étudiant avait le visage tourné vers elle. Elle lui fit un signe de tête amical auquel il répondit longuement.

L’orchestre préludait. Le fauteuil à côté d’elle était toujours inoccupé.

Ariane était de mauvaise humeur, d’une mauvaise humeur qui se prolongeait depuis plusieurs semaines. Les six mois de Moscou ne lui avaient pas apporté les enchantements qu’elle s’en promettait. Elle s’était sentie isolée, perdue dans la ville immense. Chez elle, elle était reine ; elle avait le monde à ses pieds. Ici, il fallait recommencer le travail à pied d’œuvre. Ariane en aurait eu la force, mais une fâcheuse expérience lui en avait donné le dégoût. Dans la solitude où elle s’était trouvée et dans l’ennui de la vie de famille, car elle habitait — ultime concession à son père — chez un oncle marié avec lequel, non plus qu’avec sa femme, elle ne s’entendait guère, elle avait fréquenté les théâtres et, en particulier, l’admirable théâtre des Arts. Elle s’était éprise d’un des premiers comédiens de cette troupe unique au monde, l’avait suivi dans son répertoire, finalement avait fait sa connaissance. Il l’avait promenée dans son automobile ; ils avaient soupé ensemble au restaurant et chez lui. Puis, soudainement, après quelques mois d’intimité, elle s’était aperçue de sa médiocrité et l’avait quitté, sans un mot, de la façon la plus méprisante. Elle gardait de l’aventure un arrière-goût d’amertume. Elle essaya de travailler. Ses professeurs l’avaient déçue. Bref, elle en voulait à Moscou des déconvenues qu’elle y avait subies.

Sur la scène, les gens du peuple, devant la porte du monastère, suppliaient Boris invisible d’accepter la couronne et de mettre fin à leurs misères. La tristesse de leurs chants alternés déchirait l’âme.

A ce moment, dans le rang où était assise Ariane, un homme s’engagea, passa devant la jeune fille en s’excusant, et s’assit à la place restée vide. Ariane vit qu’il était grand, sans âge, avec quelque chose de désinvolte et d’assuré dans l’allure. Quelques minutes s’écoulèrent, puis son voisin, dont elle avait senti à plusieurs reprises le regard peser sur elle, lui demanda à mi-voix :

— Qui chante Boris ce soir ?

Elle tourna vers lui un visage dont elle ne chercha pas à dissimuler l’étonnement.

— Chaliapine, naturellement.

Le voisin eut un geste, comme pour dire qu’il comprenait maintenant le surprenant de sa question, sourit et dit :