Il parlait ainsi, mais ce n’étaient que des mots, car il gardait au fond de lui le goût d’amertume que le poison distillé par Ariane Nicolaevna y avait versé. Comme il s’amusait à tâcher de voir clair, il se dit : « Pourquoi est-ce que je prête tant d’importance au passé de cette jeune fille ? Peut-être me suis-je attaché à elle plus que je ne le pense. Ah ! cela serait une belle folie ! Devenir amoureux d’une fille, jeune, mais au passé lourd, et qui est tombée dans mes bras sans offrir la moindre résistance, parbleu, comme elle serait tombée dans les bras du voisin si je n’avais pas été là ! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit, mais elle a un défaut, qui, à la longue, me la rendra insupportable : elle est méchante. Elle sait déjà me faire souffrir. Mais quoi ? elle n’usera de cette science détestable qu’autant que je le voudrai. Je suis libre ; le jour où je serai fatigué d’elle, je m’en irai. Pour l’instant, seul le désir de vaincre la froideur qu’elle affecte m’attache à elle. Cela, et rien de plus. »

Et il se mit à rêver à l’avenir proche. Où serait-il dans un mois ? à Constantinople ou à New-York, bien loin en tout cas d’Ariane Nicolaevna. Il avait à travailler. Et puis où qu’il allât, il rencontrerait d’autres femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l’enfermer sous la houppelande noire d’une petite étudiante à l’Université de Moscou !

Constantin Michel avait marché vite. Il arriva de bonne humeur à l’hôtel National et avant de remonter chez lui soupa légèrement. Quand il entra dans sa chambre à coucher, il y régnait encore une odeur faible, mais pénétrante, celle qu’il avait respirée quelques heures auparavant sur la nuque d’Ariane Nicolaevna. Le lit était défait. Il semblait qu’un souffle de volupté montât des draps entr’ouverts qui avaient gardé la chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrésistible de serrer Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu’il était le maître, qu’il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une nuit, le long d’elle, de s’endormir en la touchant, de se réveiller avec ce jeune corps appuyé sur le sien… Et peut-être alors entendrait-il encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n’avait résonné qu’une fois à son oreille, mais qu’il ne pouvait oublier et qu’il cherchait à retrouver dans la bouche d’Ariane, qu’il attendait, sans se l’avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le premier soir : « Mais je ne me défends pas. »

Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit :

— Ah ! je deviens fou !… Je vais te montrer si je suis libre, petite Ariane de nulle part.

Il courut au téléphone, demanda le numéro de la baronne Korting. Malgré l’heure avancée, elle n’était pas couchée. Constantin Michel apprit à cette femme charmante qu’il avait enfin un peu de temps à lui, et lui demanda la grâce de dîner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait à cette invitation.

Le jour suivant vers huit heures, alors qu’Ariane était chez elle, il l’appela au téléphone, lui dit qu’il avait un dîner d’affaires impossible à remettre, qu’il était désolé de ne pas la voir, mais qu’il comptait sur elle le lendemain, comme d’habitude.

Elle répondit simplement :

— Bien, à demain, et raccrocha le téléphone.

§ V. La baronne Korting