Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette, l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement :

— Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit pas. Tu n’es qu’une petite cosaque.

— Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir ; c’est trop difficile ; alors je dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en apercevoir… Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous ?

Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales protestations :

— Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix ? Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme.

Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia, Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour, même physique, s’entoure de certaines illusions. A l’éclairer brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une façon ; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé d’Ariane.

Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation ; tante Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être responsable, et ce milieu de province russe… Il suffirait d’avertir Ariane Nicolaevna.

Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise sur lui.

Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine d’être empoisonné.

A ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. « Au fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe ? J’ai une fille délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois ou six semaines, j’aurai quitté la Russie ; nous ne nous reverrons de notre vie. Laissons les choses aller leur cours. »