Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui, faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des hommes et des femmes qu’ils croisaient.
— Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois, tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux.
Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début, il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune fille. A d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes. Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits ? Un jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source intarissable de vie.
§ XII. Semper eadem
Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient, sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une intensité tragique.
Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le commencement et la fin.
Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la chambre.
— Qu’as-tu ? disait Constantin.
— Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer !… Je serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait les mains) ; j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme) ; j’aurais perdu ma gaîté ; je serais sotte comme l’est ma tante avec son beau docteur… Je ne pourrais me séparer de toi ; je t’attendrais en gémissant ; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais ; je te surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes tu rencontres dans le monde ; je te téléphonerais dans les maisons où tu fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule… Peut-être même pleurerais-je… (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis par les larmes ?… Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon cœur ; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je m’incline devant toi. Tu es le Maître !
Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions cérémonieuses.