Ariane ne pouvait plus le faire souffrir.

§ XVI. Un souper

La veille de l’an, ils soupèrent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr. Ariane but du Champagne et s’égaya. Sur la scène, un chœur de tziganes chantait d’étranges mélodies sur un rythme heurté. Leurs voix nasillardes évoquaient un Orient poivré et fiévreux. A minuit, Ariane tendit son verre à Constantin et prit celui de son ami.

— Avec qui souperas-tu l’an prochain ? dit-elle. Avec qui souperai-je ?… Bah, buvons !

Elle vida le verre.

Ils restèrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des convives, du fracas de l’orchestre. Ariane, indifférente à ce qui se passait autour d’elle, aux baisers échangés, aux bras glissés autour des tailles, racontait avec infiniment de grâce des histoires de sa merveilleuse enfance et comment elle avait fait la découverte du monde.

Constantin l’écoutait, penché vers elle. Et lorsqu’elle eut fini, il lui dit :

— J’aurais voulu te rencontrer alors. Je t’aurais enlevée. Pour moi de vieilles femmes très sages et des hommes sans danger mais pleins de science t’auraient élevée à l’écart. Ils t’auraient appris la danse, le chant, la rhétorique, et les vers des poètes. Ils t’auraient fait macérer trois ans, comme Esther, dans les aromates ; puis lorsque tu aurais été une adolescente accomplie ils t’auraient menée en cortège jusqu’à ma couche.

Elle haussa, inimitable, l’épaule gauche et dit :

— Crois-tu que tu m’aurais aimée autre que je ne suis ? Tu m’aurais eue le premier, bel avantage ! et tu m’aurais quittée bien vite !