— Viens te coucher, dit-il d’une voix dure.

Elle fit mine de résister. Il la tira rudement par le bras. Soumise, elle gagna la chambre à coucher. Ils s’endormirent l’un près de l’autre sans se parler. Quelques centimètres à peine les séparaient. Il semblait qu’il y eût un abîme infranchissable entre eux.

§ XVII. Juvenilia

Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore pendant lesquelles il continua à vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas la force de rompre et de rester à Moscou. Il fallait au jour de la rupture inévitable quitter la ville et s’enfuir à Pétersbourg.

Connaissant le caractère de la jeune file et le comble d’amour-propre où elle s’était élevée, il savait qu’il suffirait de formuler sa volonté d’en finir pour que tout aussitôt elle le quittât. Cette fille orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour même de la rupture, de façon à rendre tout retour impossible. Elle n’écrirait pas, elle ne téléphonerait pas, elle ne le suivrait pas à Pétersbourg.

Tandis que la résolution de la quitter s’affermissait en lui, il vivait près d’elle dans la même intimité. Mais il la regardait comme quelqu’un auquel on a été étroitement attaché et que l’on va perdre. Au moment de rompre et alors que le sacrifice était déjà consommé dans son esprit, il lui parlait avec plus de douceur. Il ne s’emportait pas, il ne la rudoyait plus ; il n’avait plus cette sécheresse glaciale dont il s’était servi comme d’une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues conversations sans disputes. Ils évitaient l’un et l’autre les sujets dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des étincelles.

Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionnée.

Un soir, comme à une remarque déplacée de sa part il lui disait en riant :

— Comme tu as été mal élevée, petite fille !

— C’est faux, répondit-elle, je n’ai pas été élevée du tout. Je te raconterai, si cela t’amuse, comment s’est passée mon enfance. Quand j’étais petite, nous avions un appartement pour l’hiver à Rome. Ma mère était belle, élégante, courtisée. Je vivais à l’écart avec ma gouvernante, une Française, Mlle Victoire. C’était une vieille fille d’une quarantaine d’années, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise à tous mes caprices. Tout enfant, j’étais un petit phénomène, c’est-à-dire que j’avais une mémoire si souple qu’il me suffisait de lire une fois une chose pour la savoir par cœur. Et comme personne ne s’inquiétait de ce que je faisais, tu vois où cela pouvait mener. J’avais appris à lire presque seule à quatre ans. Je me souviens qu’un livre de chimie me tomba dans les mains. J’en appris la première page et, un jour, à table, comme il y avait plusieurs personnes à déjeuner, mon parrain me demanda ce que je savais. Et moi de réciter ma page de chimie sans en sauter un mot. Je n’y comprenais rien, cela va sans dire ; ils n’en savaient pas davantage… Les voilà stupides d’admiration. Des éloges, des compliments à n’en plus finir. Ma mère qui ne s’occupait pas de moi en était toute fière… Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au salon, on m’y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entrée. Il me fallait dire des fables. Et les dames m’embrassaient ; et les hommes m’interrogeaient. Rien ne m’était plus désagréable que les baisers de ces femmes poudrées. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je disais : « Vite ; pas sur les lèvres et ne me mouillez pas. » Alors tous ces sots de rire. Bientôt je trouvai humiliant d’être exhibée comme un chien savant. Je refusai net de paraître au salon. Grand scandale. Mon père vint me chercher. Ses prières, ses menaces furent vaines. Je m’accrochai à mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire. Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l’emmenais dans les plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait de rentrer, multipliait les signes de croix et m’entraînait dans la première église que nous rencontrions. Là, elle priait pour se remettre de ses émotions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais l’église, me divertissant dans les bas-côtés à sauter sur un pied, de dalle en dalle.