Plus tard, j’avais dix ou douze ans, ma mère se servait de moi. Elle avait très bien deviné que je n’avais que du mépris pour mon père et que, quand même il n’y avait aucune intimité entre elle et moi, je ne la trahirais jamais.

Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon père ? Je le voyais rarement, car il était toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite déjà, j’avais senti qu’il ne m’aimait pas. Il avait une drôle de façon de me regarder. Il était très gentil, mais il me traitait comme une poupée. Quand il parlait de moi à ma mère, il disait toujours « Cette petite… Cette petite est très intelligente… Cette petite est curieuse », etc., etc… Il ne me grondait jamais, mais il était comme un étranger qui aurait vécu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma mère et lui, une scène violente dont je fus le témoin. Il était arrivé de Pétersbourg à l’improviste. Que trouva-t-il à la maison qui lui déplut ? Mystère, mais à table, sur un mot de ma mère il se fâcha et, pour je ne savais quelle raison, l’accabla de reproches. Elle répliqua sèchement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit : « Je m’en vais et je ne reviendrai jamais. — Bon voyage, » répondit ma mère. Il m’embrassa et sortit. A ce moment je ressentais du respect pour lui. Il me semblait qu’il s’était conduit comme un héros… Il partit le soir même pour Paris. Jamais je ne pensai tant à mon père. Il n’avait pas cédé. Il avait fait ce qu’il avait résolu. Je l’admirai pendant quinze jours… Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de ma mère assis sur le lit. Il était arrivé dans la nuit. Quand j’entrai, il me parut que je les dérangeais. Ils riaient très haut tous les deux et ma mère jouait avec un collier de perles qu’il lui avait apporté. De ce jour-là, je n’eus plus que du mépris pour lui…

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je voulais te raconter comment ma mère m’employait à des choses très obscures et sur lesquelles elle ne me disait rien.

J’étais déjà grande fille. Nous étions à Cannes cet hiver-là et nous avions une villa à la Californie. J’allais à un cours en ville tous les matins. Mlle Victoire m’accompagnait. Mais je rentrais seule par le tramway, car je n’acceptais pas d’être toujours escortée de cette bonne Victoire… Maman — cela m’avait étonné — avait accepté cet arrangement. Elle me chargeait de petites commissions à faire pour elle. J’étais fière d’avoir gagné mon indépendance à douze ans. Un jour, ma mère me dit :

— Passe donc à la poste et demande s’il y a quelque chose à ce chiffre-là.

Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis écrit : « X. B. 167 poste restante. » En sortant du cours, je fus à la poste et tendis mon billet au guichet. L’employé, un homme âgé, à lunettes, me regarda, haussa les épaules, murmura un : « C’est malheureux tout de même ! » atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai à maman qui m’embrassa et me donna des chocolats. Le même manège se reproduisit à intervalles réguliers. Elle ne me dit jamais qu’il ne fallait pas parler de ces courses à la poste, mais je sentais bien qu’il y avait là un secret entre nous deux. Quand mon père était près d’elle lorsque je rentrais avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps, j’étais à la poste et m’approchais du guichet, quand soudain mon père parut devant moi.

— Que fais-tu là ? dit-il, sur un ton caressant.

J’eus un instant d’émotion. Je devinai tout de suite qu’il m’avait guettée et qu’il soupçonnait mon manège. Mais au même instant je compris qu’il avait fait une faute de tactique. Eût-il attendu deux minutes de plus, j’étais prise. Je me dis : « Quelle sottise ! cela ne m’étonne pas de sa part, » et je lui répondis :

— Je viens acheter des timbres.

— Mais il y en a à la maison, fit-il d’une voix plus dure.