— Pour toi et pour maman, peut-être. Pour ma correspondance, j’achète mes timbres moi-même.

Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot à maman de cet incident. Comment lui en aurais-je parlé ? Il n’y avait aucune intimité entre nous, seulement une complicité.

Elle s’arrêta, but une gorgée de thé, alluma une cigarette.

Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit :

— Veux-tu encore un trait pour comprendre quels étaient les rapports entre ma mère et moi ?… Nous étions à Rome, un an avant sa mort, j’avais à peine treize ans. Je parlais et j’écrivais l’italien aussi bien que le russe. Ma mère, un jour, vint dans ma chambre. Elle paraissait embarrassée. Elle me tendit une lettre écrite par elle en italien.

— Écoute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de corriger. Nous écrivons un roman en italien avec un ami, un roman par lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu m’aides, oh ! pour les fautes de grammaire seulement.

Elle partit et je lus la lettre. C’était une folle prosopopée d’amour, où l’héroïne rappelait l’ivresse des rendez-vous anciens et suppliait d’en accorder un encore… Elle était criblée de fautes. Je la corrigeai et la rendis à ma mère le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla d’autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable… Je me souvins d’un officier de marine qu’on avait eu souvent chez nous et qui avait disparu… Voilà comment j’ai été élevée, monsieur le critique. Osez maintenant me faire des observations…

Constantin soupira et ne dit rien.

§ XVIII. L’Arbat

Au cours de la crise qu’il traversait, lorsqu’il était inquiet et tourmenté, Constantin se rendait souvent chez son amie Natacha. Il quittait l’atmosphère orageuse de l’hôtel National et se réfugiait dans un monde nouveau où tout était douceur, calme, bonté. Il semblait ne pouvoir vivre sans avoir à côté de lui la tristesse souriante de son amie. Auprès d’elle, la rupture prochaine avec sa maîtresse, rupture dont il redoutait le déchirement, lui apparaissait plus facile.