— Tu sais, fit-elle, je n’ai pas dîné. Je meurs de faim. Commande à souper. Je te raconterai des histoires du temps où j’étais écolière.

Un peu plus tard, comme ils achevaient de manger, elle lui dit des souvenirs de sa vie au gymnase.

— Nous avions un prêtre qui nous enseignait l’histoire sainte. C’était un homme charmant entre quarante et cinquante ans, avec une grande barbe poivre et sel, et un œil bleu gai, si gai… Toutes nous l’aimions et il nous aimait aussi. Je m’amusais à lui poser des questions difficiles. J’avais quatorze ans alors et je fis un grand scandale dans la classe un jour où il nous racontait l’histoire d’Adam et d’Ève. Je lui dis : « Batiouchka, expliquez-moi, je vous prie, quelque chose que je ne comprends pas… Au commencement du monde, il n’y avait qu’Adam et Ève n’est-ce pas ? et personne d’autre… — Mais non, mon enfant. — Et leurs fils furent Caïn et Abel, je sais. Mais alors, à eux quatre, comment eurent-ils des enfants ? Est-ce qu’à cette époque les fils pouvaient se marier avec leur mère, comme sous les Pharaons les filles avec leur père ? » Voilà toute la classe qui se met à rire et le batiouchka, nous voyant ainsi, se laissa gagner par la contagion et, au lieu de me répondre, rit avec nous. Il n’y avait que la surveillante qui ne riait pas. Elle alla chercher madame la Directrice… J’avais un air si innocent qu’on ne put me punir, mais dorénavant on nous interdit de poser des questions à la leçon d’histoire sainte. « Les mystères, dit la Directrice d’un air grave, sont les mystères et ne peuvent être expliqués. »

Ce bon batiouchka ne m’en voulut pas. Nous devînmes de grands amis. Il m’attendait souvent dans un corridor, me faisait une petite caresse sur la joue, ou me prenait par le bras. Moi, j’étais coquette avec lui ; je lui coulais des yeux en dessous. Un jour que nous avions un bal au gymnase, je le rencontrai dans un couloir. « Eh bien, Kousnetzova, me dit-il, vous allez danser ce soir… — Venez, batiouchka, répondis-je, et j’ouvrirai le bal avec vous. — Je ne peux pas, mon enfant, soupira-t-il, nous n’allons pas au bal. — Alors, vous ne savez pas danser. Voulez-vous que je vous donne une leçon ? » Et je lui tendis la main. « J’ai su, dit-il, j’ai su, mais j’ai oublié. (Il avait pris ma main et passait son bras autour de ma taille.) Et puis cette maudite robe ! — Bah ! elle n’est pas plus longue que la mienne. » — Et je commençai à fredonner Troïka. Et voilà batiouchka qui se met à tourner légèrement, et moi dans ses bras. Comme il pliait sur les genoux, sa robe balayait le parquet et soulevait la poussière… On entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrait : il s’arrêta brusquement… « Quelle folie !… », dit-il, et il s’enfuit tout riant… Ah, le charmant homme ! Il m’aimait vraiment celui-là… Les ennuis sont venus. Il avait une fille d’un an plus âgée que moi. C’était une grande dégingandée dont la figure ressemblait à celle de la Discorde. Mais elle était admirablement faite et se montrait à peine habillée. Elle avait des amants comme un homme a des maîtresses et, dans les soupers, elle buvait trop. Elle s’amouracha, imagine-toi, d’un vieil acteur et quand il quitta la ville elle partit avec lui. Tout le monde en parla et la position de batiouchka devint difficile… Mais la directrice du gymnase, Mme Znamenskaia, le défendit et le garda… Je crois qu’il s’est mis à boire depuis ce malheur…

Ils passèrent une soirée charmante. Ariane animait devant lui les scènes de la vie au gymnase. Il connaissait déjà la plupart des protagonistes autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s’étonnait de l’art prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa jeunesse. C’était tout un monde juvénile qui s’agitait autour de lui sous la baguette de cette fée, qui emplissait la chambre, dont les ombres flotteraient encore quelques instants après que la parole de la magicienne se serait tue, puis s’évanouiraient et rentreraient dans la nuit d’où elle les avait évoquées.

Constantin disait à Ariane :

— La ville que je connais le mieux en Russie est celle où je n’ai jamais été et où tu as vécu ton adolescence.

§ XX. L’esprit de perdition

Mais à d’autres jours, il semblait qu’un démon se fût emparé de la jeune fille. Elle ne faisait pas de scènes à la façon ordinaire des femmes. Elle n’élevait pas la voix. Elle n’adressait jamais un reproche à Constantin. Mais c’était l’art le plus subtil par manière de sous-entendus ou d’allusions vagues, de prétéritions, de silences, de réticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie antérieure et sur les expériences où l’avaient entraînée sa curiosité et « l’ardeur de son tempérament », — c’était l’expression qu’elle employait pour faire comprendre à Constantin que, si l’on avait des sens, ils avaient le droit de se développer à leur aise comme l’intelligence chez les êtres qui ont un cerveau, comme la sentimentalité chez les jeunes filles anémiques. Souvent elle s’amusait à discuter de la façon la plus cynique les rapports sexuels. La liberté en amour était un de ses thèmes favoris.

— On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont créé le monde à leur goût et pour leur avantage. Ils ont imposé les morales qui convenaient à eux seuls et, à force de tyrannie et d’art, ont formé une opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons esclaves. Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise. Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma ! Je pense que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites. J’y ai pensé souvent. Et je vais te dire où je vois la vraie injustice dans cette question…