— Comprends-moi bien…, interrompit Constantin.
— Ne te moque pas de moi ! Tu vas voir où je vais… Don Juan est un héros éternel parmi les hommes parce qu’il a eu mille et trois femmes. Il s’en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui aurait mille et trois amants, comment serait-elle jugée ? Elle passerait pour la dernière des filles. On n’aurait que mépris pour elle. Si elle n’est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une maison de santé, comme hystérique… Eh bien, cette injustice-là est l’injustice suprême contre laquelle je veux me battre. Tant que subsistera ce préjugé, nous ne serons pas vos égales. Si nous prenons un amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des femmes qu’ils ont eues. Et nous sommes condamnées à nous taire ! Pourquoi ? Ne sommes-nous pas libres comme vous ? N’avons-nous pas le droit de prendre, comme vous, notre plaisir où nous le trouvons ? Les hommes ont intérêt à avoir beaucoup de maîtresses et à ce que leurs maîtresses leur soient fidèles. Alors ils ont vanté les séducteurs par l’art, la poésie, la littérature, et attaché un masque d’infamie à la femme qui a beaucoup d’amants. Voilà où nous devons porter le combat. Il faut faire triompher la morale de la femme. Et j’y travaille…
Constantin regardait la jeune fille qui s’était animée en parlant. Il sentait l’inquiétude le gagner : l’orage commençait à gronder. Il eut l’imprudence de contredire Ariane en lançant cette phrase :
— Il s’agit de savoir ce que l’on veut. Veux-tu être aimée de tes amants ? Si oui, je te conseille de ne pas parler à chacun d’eux du plaisir que tu as trouvé dans les bras de ses prédécesseurs.
— Pourquoi donc ? fit Ariane agressive.
— Parce que, petite fille, tu les dégoûteras et qu’ils te quitteront.
— Et si je veux être aimée par-dessus tout, et malgré cela ? Tu me connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n’aime pas les choses faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne veux pas devoir mon succès au mensonge. Tromper les hommes, leur persuader qu’on n’a jamais aimé avant eux, qu’ils cueillent sur nos lèvres le premier soupir de bonheur… Quelle honte ! Est-ce que vous vous croyez obligés d’user de telles supercheries ? M’as-tu fait de telles déclarations quand tu m’as connue ? Alors pourquoi m’y abaisserais-je ? Je veux être aimée d’une telle manière que l’on accepte tout de moi et que l’on me prenne comme je suis, avec mon passé… Et si l’on n’en veut pas, eh bien ! qu’on s’en aille ! Et je n’aurai pas un regret pour celui qui me quittera…
Elle lança cette phrase sur un ton de défi, regardant Constantin en face, attendant sa réponse. Il resta un instant silencieux, puis d’une voix indifférente, il dit :
— Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j’ai horreur des sophismes. Je ne spécule pas sur ce qui se passera dans trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines. Si une d’entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour une autre. C’est plus facile que de changer le cours du monde…
Ariane avait pâli. Ses sourcils se fronçaient.