— L’homme n’est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous montrions notre force, les rôles changeraient… Tu ne m’as pas quittée, toi, et pourtant…
— Ariane, je t’en prie, dit Constantin, laissons ce sujet.
— Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a quelque chose d’affreux et d’inexpliqué qui pèse entre nous ; il faut voir clair, et tant pis pour les conséquences ! J’ai toujours essayé de dire la vérité, et toujours tu m’as arrêtée. Aujourd’hui, nous irons jusqu’au bout, arrive ce qui arrive !
Constantin s’était levé. Il se dressa devant Ariane qui le regardait avec haine…
— Eh bien, fit Constantin, je te défie de me dire combien tu as eu d’amants ?
La jeune fille hésita un instant, puis la passion l’emporta et elle dit :
— Tu veux le savoir. Écoute ; aujourd’hui je ne reculerai pas. Le premier qui m’a eue m’a prise à seize ans. Je ne l’aimais pas, mais je voulais savoir ce qu’était l’amour dont on nous rabat les oreilles. Je l’ai chassé le lendemain, je ne pouvais plus le voir… Le second, j’ai cru l’aimer : je me trompais. C’était un sot qui pleurait à mes genoux. Le troisième, tu le connais ; la petite maison des faubourgs. Avant mon départ pour Moscou, je me suis consolée dans les bras d’un étudiant qui m’adorait… A Moscou, j’ai connu l’acteur du théâtre des Arts. Au jour de l’an, je te l’ai raconté, l’amant de ma tante m’a conduite chez lui… Dans le train qui me ramenait, un officier qui m’aimait depuis deux ans a eu l’habileté de se glisser dans mon wagon et a su me gagner pour quelques heures. Je ne l’ai jamais revu. Et puis je t’ai rencontré, toi huitième… Ton règne a été plus long à lui seul que celui de tous les autres réunis. Admire ta force, et complais-toi dans l’admiration de toi-même… A présent tu sais tout. Si nous continuons à vivre ensemble, tu n’auras plus rien à apprendre. Décide.
Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une gorgée de thé, fit quelques pas et d’une voix froide, polie, ennuyée, dit :
— Je sens bien qu’il faut que je m’excuse de t’avoir accaparée si longtemps. Mais je n’arrêterai pas davantage le cours de ta destinée. Je partirai après-demain pour Pétersbourg. J’y passerai une semaine. Je pense que ce délai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le neuvième amant qui préparera la venue du dixième.
Tout en parlant, il s’était approché du timbre électrique sur lequel il avait appuyé le doigt.