Son Excellence rentre enfin. Vous échangez à nouveau de longues politesses fleuries ; des tasses de thé sont offertes, des glaces à la vanille. Enfin, sur votre demande, un ordre est donné à un serviteur. Il s’éloigne, il revient portant un paquet enveloppé dans une étoffe ancienne. Le cœur vous bat plus vite. Que va-t-il sortir de ce cachemire aux belles couleurs ? L’Excellence vous tend un manuscrit à la reliure fatiguée. Le volume est là, fermé, entre vos mains…

Maintenant, si vous aimez avec passion les enluminures bleues, noires et or, aux entrelacs aussi fins que cheveux et d’une telle sûreté de dessin qu’il semble incroyable qu’une main d’homme les ait tracés ; si vous aimez les miniatures où des amants vêtus de brocart amarante se promènent sur les bords fleuris d’un ruisseau à l’ombre d’un platane que l’automne dore, — où des cavaliers montés sur des chevaux aux jambes grêles, au cou allongé, à la tête fine, poursuivent des gazelles bondissant sur le sable mauve du désert parmi les touffes d’œillets sauvages, tandis que les regardent des spectateurs dont les corps sont cachés de l’autre côté de la colline et dont les têtes seules, dépassant la crête du monticule, se détachent nettes sur le bleu outremer d’un ciel où flottent des nuages stylisés à la mode chinoise ; si vous vous plaisez à regarder les mêlées guerrières dans lesquelles les masses d’armes s’abattent sur les têtes qu’elles écrasent, où l’or des casques luit, où les arcs se tendent, où les chevaux s’affolent… Ou bien, c’est un roi assis dans une prairie ; au-dessus de lui, pour l’abriter des ardeurs du soleil qui s’abaisse dans un ciel orange, un tapis splendide est tendu ; à l’écart, des serviteurs préparent le repas du soir, l’un d’eux puise de l’eau dans le ruisseau qui serpente parmi les herbes, l’autre grille un quartier d’agneau sur des braises ; le roi est las, il s’ennuie… Et voici qu’un seigneur, couvert d’un long vêtement ponceau, lui amène, ya Allah ! une adolescente merveilleuse. Ah ! son visage comme une lune ! l’arc délié de ses sourcils ! sa bouche minime ! Ah ! sa taille flexible comme le jeune peuplier et droite comme le cyprès ! Ah ! ses pieds pareils à ceux d’un enfant et les molles boucles brunes qui encadrent ses joues pures ! Elle est vêtue d’une robe exacte fourrée de martre zibeline et sur la soie verte de laquelle des oiseaux d’or se becquètent, ivres d’amour… Si vous aimez la maîtrise, la souplesse, les aveux et les retours d’un art subtil, le rythme des formes, leur grâce ou leur sévérité, la richesse pleine et franche des tons, alors vous vivrez à cet instant une minute d’émotion suprême. Vous hésitez. Sera-ce un Behzad ? un Sultan Mohamed ? ou un maître inconnu, plus précieux encore, du XIVe siècle ?

Vous entr’ouvrez le manuscrit et le refermez aussitôt. Un coup d’œil rapide comme l’éclair sur une seule des miniatures a mis fin à vos espoirs. Rien, ce n’est rien, une médiocre copie qui date de la décadence, un livre refait, rien, rien du tout. Hich, hich nist, comme disent les Persans.

Mais si, par extraordinaire, le livre est bon, si vous avez enfin entre les mains l’œuvre magistrale que vous cherchez depuis longtemps, prenez garde. Vous êtes en face d’un observateur attentif, d’un homme fin et rusé, habitué depuis toujours à la dissimulation orientale auprès de laquelle la nôtre n’est que jeu puéril. Il feint l’indifférence ; il s’entretient avec ses serviteurs, mais, sans en avoir l’air, il vous perce de ses regards et cherche à lire au fond de votre âme. Éteignez l’éclat de joie qui a brillé un instant dans vos yeux ; soyez maître de votre voix et de votre geste ; parcourez le manuscrit sans hâte et sans lenteur ; remettez-le à son propriétaire, et la conversation s’engage.

Vous déclarez à Son Excellence que vous recherchez les œuvres anciennes, qu’il n’y a à cela aucune raison valable, qu’il faut être fou pour préférer un objet usé, sali, détérioré, à un beau livre moderne qui sort frais et éclatant des mains de l’enlumineur. Mais la sagesse n’est-elle pas de vivre avec sa folie ? Cela dit, vous voudriez savoir à combien de tomans Son Excellence estime le manuscrit. A quoi Son Excellence répond que vous êtes un amateur réputé en Perse comme en Europe, que, du moment où vous vous intéressez à ce livre, il devient inestimable, que cependant Elle a une telle confiance en vous qu’Elle vous prie d’en fixer vous-même le prix, bien qu’Elle soit prête, du reste, à vous en faire cadeau. Après maintes parades et ripostes, vous êtes obligé de dire un chiffre. Et, personnellement, je trouve avantageux de dire à ce moment-là le prix le plus élevé possible, mais l’école contraire a ses partisans. L’Excellence, avec un gracieux sourire, déclare qu’Elle n’est pas décidée à se séparer de son manuscrit, qu’à le revoir ainsi, après en avoir presque oublié l’existence, Elle sent qu’Elle s’y est attachée et qu’il est devenu désormais le plus précieux de ses biens.

Écoutez, impassible, ce discours, quand même vous souffrez comme si on vous arrachait un morceau de chair vive. Ne faites pas un geste pour ressaisir le manuscrit. Ne demandez pas à l’examiner à nouveau. Changez de conversation et, au bout d’un quart d’heure, prenez congé de votre hôte.

Vous rentrez chez vous fiévreux ; vous passez une mauvaise nuit. Vous rêvez au chef-d’œuvre découvert : des voleurs s’en emparent, il arrive entre les mains d’un autre amateur à Paris ! Au matin vous êtes prêt à courir chez l’Excellence pour l’acheter à n’importe quel prix. Contenez-vous. Deux ou trois jours plus tard (pas avant), dépêchez au propriétaire un dellal à qui vous promettez une forte commission s’il obtient le manuscrit pour la somme à laquelle vous l’estimez. Rien ne lasse la patience d’un dellal courant après une commission. Il s’installe chez le grand seigneur ; il assiste à son lever, à ses repas, à son coucher ; il lui raconte des histoires ; il l’amuse ; il le fait rire ; il pleure, il se jette à ses pieds, il lui embrasse les genoux. Après une ou deux semaines de ces manèges quotidiens, vous le voyez entrer chez vous un matin portant le manuscrit convoité.

Tout se fait ici, aujourd’hui comme jadis, par dellals. Ce sont les gens les plus adroits, les plus souples, les plus fins, les plus insinuants du monde. Les marchandages avec eux sont longs et compliqués. Mais ce sont des gens d’affaires et on finit par s’entendre.

Un de nos dellals préférés, Moussa, est un parfait comédien. Chaque jour il vient nous voir et la parade commence toujours de la même manière.

A l’entrée dans notre appartement, il déclare qu’il est notre ami particulier et qu’il veut faire l’impossible pour nous plaire. Aujourd’hui, il a recueilli des trésors à notre intention, et c’est un chèque (Moussa a un compte à la Banque anglaise !) de mille tomans que nous lui signerons. Il n’est pas un marchand ordinaire et nous ne sommes pas, non plus, des clients de rencontre. Nous savons le bon et le mauvais de tout, le fin et l’excellent ; nous connaissons mieux les antiquités que quiconque et il n’y a pas à nous tromper. Aussi lui, Moussa, dellal choisi de nos Seigneuries, ne nous jouera pas les comédies ordinaires. Aujourd’hui, il ne dira qu’un prix, le seul, le bon, le dernier ; et si nous nous arrangeons ainsi, c’est bien, et si nous ne nous entendons pas, c’est bien encore.