Un lion est semblable à tous les lions. Lorsqu’on en a relevé la piste, qu’on l’a guetté à l’affût et qu’on l’a tué, on sait qu’il est encore des centaines de lions tout semblables à celui qui gît là à vos pieds. Mais lorsque j’ai chassé en Perse une lionne en bronze qu’Alexandre le Grand y avait apportée, j’ai eu des émotions plus rares. Il m’a fallu deux ans avant de la trouver, alors que j’en connaissais l’existence, et lorsque je l’ai vue enfin, sept mois ont été nécessaires pour que je puisse l’avoir en ma possession. Elle est belle et j’ai la joie de penser qu’il n’en existe pas une autre sous la voûte des cieux qui soit son double. Voilà vraiment le gibier digne d’un amateur raffiné.

On me dira : « Il y a, dans la chasse au fauve, la joie du risque, le sentiment si précieux du danger. »

Eh ! je n’en disconviens pas. Cela a son prix pour une âme forte. Mais les voyages que je fais ont aussi quelque chose d’aventureux et, à le bien peser — chose fort difficile, car il faudrait analyser avec un peu de finesse l’idée de danger pour voir à quoi elle se réduit, la dépouiller du romanesque et de l’exotisme dont on l’entoure, et peut-être trouverait-on qu’un Parisien qui chaque jour traverse telle rue de Paris à l’heure où la circulation est intense court mille fois plus de risques que le sportsman qui prend part à une chasse au lion bien organisée — valent-ils ceux du chasseur de fauves.

Le voyage, je l’ai comme eux, mais dans des conditions infiniment plus séduisantes. Car où vont-ils, je vous prie ? Dans la brousse. Et moi, sur les grandes routes que les hommes ont tracées il y a des centaines de siècles. Sur mon chemin, je trouve Constantinople et Samarcande, cités impériales, Ispahan et Boukhara, Rhagès qui n’est plus que poussière, Tiflis et Hamadân, Méched et Koum, villes saintes. Ils connaissent le Congo ; j’ai traversé l’Oxus qui fut longtemps la frontière du monde arien contre le Touran.

Quand, avec force rabatteurs, on leur amène un lion, ils n’hésitent pas. Il ne peut y avoir de tromperie sur la marchandise livrée.

Mais dans le sport auquel je m’adonne que de traquenards, que d’embûches ! Chose curieuse, ce n’est pas le chasseur qui les tend au gibier, c’est, par un étrange retour, le chasseur lui-même qui est exposé à être pris au piège. L’œuvre d’art, dès qu’elle atteint une valeur à la bourse mondiale des objets anciens, crée immédiatement le faussaire, à Téhéran comme à Pékin, à Athènes et sur le Bosphore cimmérien, à Paris et au Caire, à Vienne comme à Valence. Il se trouve aussitôt des hommes fort habiles qui savent faire un émail byzantin, ou un bijou d’or grec, une statue en calcaire égyptien, un ivoire du XIIIe ou un Rembrandt, de façon si parfaite que seuls une douzaine de connaisseurs au monde pour chaque série peuvent décider si la pièce qu’on leur offre (avec quelle subtile ingéniosité dans la présentation !) est authentique ou non. Voilà qui ajoute au sport que je pratique maintenant un terrible élément d’insécurité et qui en fait, comme je l’ai dit, le plus passionnant de tous. Chaque jour il devient plus difficile ! chaque jour s’accroissent les chances d’être trompé. Mais quelle joie lorsqu’on triomphe, que l’on passe à travers les dangers, que l’on déjoue toutes les ruses et qu’on revient au logis avec une pièce impeccable, trouvée ès lieux irréprochables.

La Perse est un bon terrain de chasse qui, maintenant, m’est familier. Voici trois fois que j’y viens pratiquer des battues ; j’en connais aujourd’hui les aîtres ; je sais les gîtes où se cache le gibier, les coins d’affût, les lieux de passage. Je suis lié avec le peuple innombrable des chasseurs, des rabatteurs, des braconniers ; j’ai des relations personnelles avec les grands seigneurs qui ont des chasses réservées.

Il ne faut craindre ni la fatigue ni les longues randonnées dont on revient les mains vides ; armez-vous d’une patience qui ne se décourage pas ; sachez attendre des heures, des jours et des semaines, et ne rebutez personne. Les dellals entasseront devant vous des objets qui, tel Hippolyte, sont « sans forme et sans couleur ». Ils vous offriront des faïences truquées et des miniatures fausses. Ne vous fâchez pas : un jour viendra où, soudain, vous verrez sortir de dessous leur robe crasseuse « le bel objet ».

Faites de longues et, en apparence, inutiles visites chez quelques grands personnages qui, assure-t-on, ont de famille des vieux manuscrits et recueils de miniatures. Échangez avec eux les banalités flatteuses que la politesse persane impose, avalez plusieurs verres de thé trop sucré, touchez du bout de la cuiller les dangereuses glaces à la vanille qu’un serviteur en chaussettes et sans souliers vous apporte ; et vous pourrez après de longs préambules exprimer le désir de voir les livres que Son Excellence a le bonheur de posséder. Son Excellence répond que ses trésors sont enfermés dans des coffres, qu’il faut du temps pour les retrouver, qu’Elle donnera des ordres à cet effet, et qu’Elle sera heureuse de vous recevoir dans trois jours à la même heure.

Vous revenez donc à la date fixée. Cette fois-ci Son Excellence n’est pas à la maison, non qu’Elle ait l’intention de manquer au rendez-vous, mais Elle a été retenue à la cour. Et puis un Persan est-il jamais l’esclave de l’heure ? Et qui fixe l’heure en Perse, sinon le lever et le coucher du soleil ? Son Excellence a dit deux heures avant la nuit ; on sent ce que l’expression comporte de vague.