Un gouverneur de province n’envoie rien à Téhéran qui ne le paie pas. Il vit sur le pays et trouve, du reste, moyen de s’y enrichir. Tout se fait par un système d’assignations qui a toujours existé en Perse. Pour en comprendre la raison, il faut voir l’extrême difficulté qu’il y a à transporter de l’argent à cause de la longueur des trajets et de l’insécurité des routes, à cause « de l’obstacle des montagnes et de l’empeschement des déserts ». On est ainsi amené à dépenser dans les provinces les redevances qu’on y perçoit et d’autre part le gouvernement se débarrasse de ses créanciers ou les apaise par des assignations sur les gouverneurs des provinces. Lorsqu’il donne une pension, c’est sur une province déterminée. Le chevalier Chardin, « la fleur des négociants français », a décrit le système au XVIIe siècle. Il fonctionne aujourd’hui comme alors.
On obtient une pension en plaisant au souverain, ou au ministre, ou au gouverneur, ou à leurs domestiques. Rien ne lasse la patience d’un Persan qui aspire à être pensionné ; il passe des mois et des années, accroupi sur ses talons, dans l’antichambre d’un ministre ; le temps ne compte pas pour lui ; il l’emploie en subtiles intrigues. Il promet au vizir de lui abandonner la première année de sa pension ; les bureaux auront la moitié du second versement, et le tiers du troisième, et le quart du quatrième. A force d’insistance et d’ingéniosité, il réussit enfin. Une pension de trois cents tomans lui est accordée ; il a un papier muni de tous les sceaux nécessaires.
Mais sur quelle province la pension est-elle assignée ?
Elle vaut ce que vaut non seulement la province, mais le gouverneur. Sur Yesd, il faut s’estimer heureux si l’on touche un toman sur dix ; le Khorassan est à peine meilleur ; le Lauristan ne vaut rien ; par contre le Ghilan et le Mazandéran ne sont pas de mauvaise paie. Notre pensionné sait qu’il ne sera pas réglé intégralement. Il a fait des efforts inouïs pour obtenir une pension qu’il ne touchera qu’en partie. Pourtant, s’il plaît à Dieu, il sera payé un jour. Un jour est quelque chose de vague qui ne nous satisfait pas. Mais l’idée de temps est autre pour un Oriental que pour nous. Le papier sur son sein, il rêve qu’il dépense l’argent qu’on ne lui donnera jamais.
S’il est pressé par la misère, il va au bazar chez les banquiers. Il y rencontre ses frères en rêves et en assignations. Ils viennent voir ce que vaut leur pension au cours du jour. Le banquier escompte ce papier suivant l’heure, la couleur du ciel, les événements politiques, l’état de la province et l’âge du gouverneur. Il y a ainsi une bourse des assignations. Nomme-t-on un gouverneur énergique à Ispahan ? le papier sur Ispahan monte. Prévoit-on un changement défavorable dans le ministère, on baisse. Des rumeurs circulent. Le bruit qui excite les espérances les plus insensées est celui d’un vaste emprunt à l’étranger. A cette nouvelle, les cerveaux s’affolent. Enfin les papiers impayés depuis tant d’années vaudront de l’or. On monte d’un demi-point, parce que ce n’est qu’un bruit…
III
LA CHASSE PASSIONNANTE AUX ANTIQUITÉS
Téhéran, avril 1910.
Est-il un sport plus passionnant que la chasse aux antiquités ? Il m’entraînera jusqu’au bout du monde.
Que des chasseurs aillent chercher le lion sur les terres sans histoire de l’Ouganda. Je ne verrai que des pays riches en souvenirs d’une antique civilisation, que ceux dont le sol recouvre les ruines des monuments d’autrefois et dont les sites sont encore, pour qui sait les regarder, tout palpitants des passions et des pensées des hommes qui ont vécu avant nous.
C’est ainsi que j’explore l’Orient dont nous sont venus les arts.