Le gouvernement emploie le système du forfait très en honneur en Perse.
Il dit : « Je veux pour ma capitale tant de balayeurs pourvus chacun d’un balai établi suivant un modèle réglementaire, tant d’arroseurs porteurs d’une outre en peau de mouton, tant de sergents de ville qui feront chaque nuit leur nombre fixé de rondes. Il faut que les ordures ménagères soient enlevées, que les ânes et les mules soient nourris, que du pétrole brûle la nuit dans les réverbères. »
Les moustofis s’emploient à établir jusque dans le plus petit détail le prix de chaque article prévu et, lorsqu’ils ont fini leur tâche, le gouvernement déclare qu’il donne cinquante mille tomans par an pour le budget de la capitale.
Un entrepreneur se présente qui accepte ce forfait. Il sait — c’est ici que l’intérêt de l’histoire commence — que le gouvernement ne lui paiera jamais ses cinquante mille tomans annuels, mais il sait aussi qu’il ne fournira pas le nombre de balayeurs prévus, ni tous les agents de police promis, ni les ânes, ni les mules, ni le pétrole pour les réverbères. Pourtant il manifeste une certaine activité ; on voit quelques balayeurs soulever la poussière et des arroseurs l’abattre ; quelques lampes allumées brillent dans la nuit où retentit l’appel d’une patrouille de police qui crie pour se rassurer au son de sa propre voix (il y a des heures où le silence est par trop terrifiant). L’entrepreneur ne paie pas ces hommes au prix fixé par le cahier des charges ; au lieu d’argent il leur donne des promesses. Il leur fournit juste de quoi vivre ; c’est peu de chose en Perse.
Comme ressources, il a les bénéfices illégaux, mais escomptés, de la charge. On ne surveille pas sans en tirer quelque profit les cafés où l’on boit de l’arak et ceux où l’on fume l’opium, les maisons où l’on danse et celles où l’on joue. Ces choses-là arrivent dans de très grandes villes civilisées et l’histoire des municipalités américaines en dit long sur ce sujet.
Mais — et c’est ici qu’on voit l’infériorité de la civilisation persane — le chef de la police ne devient pas millionnaire comme la plupart de ses collègues américains. Il végète ; il réduit les dépenses et cette situation bizarre se prolonge d’un gouvernement qui propose un contrat tout en étant résolu à n’en jamais remplir les clauses et d’un entrepreneur qui l’accepte tout en sachant qu’il ne sera pas payé.
Mais ce dernier a son papier en règle et le garde précieusement. Le papier, c’est du rêve scellé et parafé par le gouvernement. Il ne faut pas oublier que nous avons affaire à des Orientaux. Dans leur cerveau le rêve et la réalité se mêlent selon des proportions qui nous sont étrangères. Entre le réel et l’imaginaire, pas de coupure nette. Notre Persan regarde le papier qui lui promet cinquante mille tomans ; le sceau du ministre est sur le contrat. Sans doute, le gouvernement ne paie pas : il a, en ce moment, des difficultés. Mais qui n’a ses heures de gêne ? La prospérité reviendra, inch’ Allah ! En attendant notre homme a son papier qui vaut presque de l’or, puisque c’est de l’espérance.
Que reste-t-il de tout cela ? Qu’on balaie sur le papier et qu’on paie de la même façon. Tout se passe en écritures, mais les principes de la plus exacte comptabilité sont observés, les livres de l’administration sont sans défaut, et les moustofis triomphants.
Pensions et assignations.