Pendant mes séjours en Perse, je me suis exercé à ce jeu propre entre tous à développer la subtilité de l’esprit. J’ai fait ainsi chaque jour de la culture intellectuelle et des exercices d’assouplissement. J’en ressens encore les bienfaits. Avec l’esprit persan, j’ai pénétré dans un univers aux horizons plus étendus que ceux du monde que je venais de quitter. Je me suis enrichi de façons de sentir et de penser auxquelles je paraissais, par ma nature et par mon éducation, devoir rester tout à fait étranger et je suis capable maintenant, comme on le voit, d’écrire sur le ketman et, peut-être même, de le mettre en pratique.
Plus tard, j’ai été en Russie. Il faut aborder la Russie par l’Orient si l’on veut y comprendre quelque chose. On use aussi de la doctrine du ketman dans cette sixième partie du monde et les gens qui débarquent à Pétersbourg de Londres ou de Paris s’exposent à d’étranges déconvenues s’ils prennent les Russes pour ce qu’ils se donnent. C’est à mes séjours préalables en Perse que je dois de m’être trouvé moins dépaysé en Russie que tels autres Occidentaux. Sans mes mois de Téhéran, l’âme slave — où il y a encore tant du parfum de l’Asie — me serait restée fermée.
Finances persanes.
Croirait-on qu’un voyageur qui ne court pas le monde à la recherche de pétrole puisse prendre de l’intérêt à des questions de finances ? Oui, quand elles sont persanes et je ne désespère pas d’en rendre l’attrait sensible à mon lecteur si je sais faire ressortir ce qu’elles comportent d’imprévu, de pittoresque et d’agrément.
Premier étonnement : il y a dans les finances persanes une comptabilité minutieuse, exacte, appliquée, qui ne néglige rien et qui inscrit tout. Elle a ses traditions séculaires et respectables. Le corps des moustofis qui est chargé de l’administration des finances est composé de fonctionnaires patients et méticuleux, ayant quelque orgueil professionnel (on en verra une des étranges raisons dans un instant). Grâce à eux, la Perse despotique peut présenter un état admirablement tenu des recettes et des dépenses de l’empire : pas un reçu ne manque, pas un acte qui ne soit transcrit, pas une signature omise.
Mais — voici quelque chose de plus étonnant — les moustofis ont une écriture et une façon de chiffrer secrètes. Il faut en avoir la clef pour pénétrer dans leur comptabilité : elle est accessible aux seuls initiés : elle ne peut être vérifiée que par eux. On conçoit maintenant l’orgueil d’une administration d’État, laquelle est en possession d’une langue que personne ne peut lire, sauf ses propres membres.
Ici encore il me semble voir une influence de la doctrine du ketman dont on ne s’attendait pas à trouver l’application dans le domaine de la comptabilité publique.
Ces moustofis qui vivent ainsi dans une fière solitude, allons voir maintenant ce qu’ils cachent derrière leurs cryptogrammes. Peut-être ferons-nous là quelque découverte qui nous aidera à comprendre mieux l’esprit persan.
Prenons prosaïquement le budget de police et de nettoyage des rues à Téhéran.