Si vous avez découvert un trésor, gardez-le caché. N’en faites bénéficier, avec infiniment de précautions, qu’un petit nombre d’élus.
Le ketman n’est donc pas une apologie du scepticisme, mais il se situe exactement à l’opposé du prosélytisme, lequel est la tendance d’esprit la plus dangereuse, la plus perturbatrice du monde, celle qui a engendré le plus de crimes et de guerres, celle qui rend impossible une paix véritable entre les hommes. Confesser publiquement la vérité, vouloir la faire briller aux yeux de tous, y amener de gré ou de force les gens, voilà ce dont a horreur le sage persan qui nourrit dans la solitude de belles et chères pensées.
Du fond de sa retraite, il regarde avec un peu de dédain notre agitation. Il songe à ce que les prosélytes de mille partis opposés ont prêché à l’humanité depuis cent siècles qu’il y a des hommes et qui déraisonnent. Que reste-t-il des thèses et opinions contradictoires dans lesquelles chacun a cru tenir un jour la vérité ? Cendres, poussières, fumées. Pourtant elles ont trouvé en leur temps des hommes convaincus à ce point de leur excellence qu’ils n’ont pas hésité à donner leur vie pour elles. Et les martyrs sont de tous les camps ; la foi et la science comptent, chacune, les siens. Chose surprenante, on a vu des savants subir la prison et accepter la mort plutôt que de reconnaître la fausseté de leurs calculs. Eh ! nigaud, si tes calculs sont exacts, ils se suffisent à eux-mêmes. A quoi bon risquer le bout de ton petit doigt pour l’établir ?
Mais peut-être le martyr de la religion et celui de la science ne sont-ils pas très sûrs, l’un et l’autre, de ce qu’ils professent ou, tout au moins, des arguments qu’ils apportent pour soutenir leur cause. Ils veulent alors étayer d’une preuve additionnelle une affirmation qui ne leur paraît pas décisive. Ils imaginent follement qu’un sacrifice humain prouve quelque chose dans l’ordre de la connaissance.
Et n’y a-t-il pas aussi chez ces martyrs, ce que les médecins appellent en leur langage de l’exhibitionnisme ? Il faut monter sur la scène et prendre en public une posture héroïque. Mourir, au besoin, mais avec les yeux du monde fixés sur soi. En somme, le cabotinage dans la région du sublime. Si le public cessait de s’intéresser aux martyrs, on pourrait mettre un point final au martyrologe.
De ces deux martyrs, le martyr pour la foi et le martyr pour la science, le second est, de loin, le plus absurde. Le premier imagine, en effet, que par sa mort il gagne le ciel. Il fait donc un calcul, et l’inconvénient momentané que souffre sa guenille terrestre, il pense en être payé au centuple par les félicités éternelles qu’il goûtera. Mais le savant, que prétend-il gagner par son obstination ? S’il est brûlé à petit feu, cela changera-t-il la valeur de ses théorèmes ? En somme, on ne se fait tuer que pour des hypothèses, car quel est l’homme assez fou pour soutenir au prix de sa vie, en face d’un contradicteur armé, que deux et deux font quatre ? « Eh ! répond-il, si vous ne voulez pas qu’il en soit ainsi, peu me chaut. »
Ainsi parle notre sage persan. S’il est arrivé à un point d’où la vue sur l’univers est belle, il se garde d’y inviter la foule. Il se cache et jouit de l’ivresse solitaire que le ketman procure à ses initiés. On voit combien il serait désirable d’envoyer en Perse les innombrables fous occidentaux qui veulent nous imposer, au besoin par la force, les systèmes par lesquels ils pensent assurer, fût-ce à nos dépens, le bonheur de l’humanité.
D’entre nos écrivains français, un Montaigne et un Pascal, pour des raisons différentes, intéresseraient peu un Iranien, mais il les accablerait d’éloges ravissants. Sur le premier, il remarquerait que son scepticisme ondoyant est sa propre fin, qu’il s’y amuse, qu’il y vit et s’y plaît comme dans l’atmosphère la plus favorable à son esprit. Ah ! s’il y avait un Montaigne secret, une doctrine ésotérique dont quelques-uns seuls connaîtraient le mot de passe ! Quant à Pascal, s’il a un génie auquel nul ne peut rester insensible, il se bat à visage nu pour la cause qu’il défend. Que cela est barbare ! Port-Royal a mérité les persécutions qui l’ont ruiné.
Ainsi n’est-il pas aisé de connaître les pensées véritables des Persans. Grâce à l’usage séculaire du ketman, ils sont arrivés dans la dissimulation à une habileté qui les met loin de nous. Comme nous paraissons maladroits auprès d’eux ! Pour un Européen averti, la pensée persane, c’est une série d’énigmes à résoudre, une serrure compliquée à ouvrir, dont le chiffre est souvent changé.