Une des images de la félicité pour un Persan est de se reposer avec un ami cher à son cœur à l’ombre d’un arbre auprès d’un ruisseau. De nombreux Persans goûtent ces joies innocentes devant nos fenêtres. Du matin à la nuit, ils passent de molles heures à rêver et leurs pensées légères coulent avec l’eau qui fuit sous les arbres. Ils y trempent une salade ou un oignon, tout leur repas ; d’un marchand ambulant ils prennent un verre de thé bouillant ; pour un sou un glacier qui pousse devant lui une petite charrette à deux roues leur donne un sorbet ; ils fument à trois ou quatre la même pipe. Parmi eux des derviches, mendiants professionnels, ont sans cesse le nom d’Allah sur les lèvres. Les cheveux et la barbe en désordre, le bâton et la coquille à la main, ils se lèvent à notre passage et demandent l’aumône.

A certaines heures de la journée, le ruisseau tarit. Ses eaux ont été envoyées dans un autre quartier. Le lit du ruisseau reste à sec ; une fade odeur de pourriture s’en exhale. Mais nos gens n’en quittent pas les bords pour si peu. Accroupis, le dos au mur, dans leurs amples guenilles, ils ont un objet de spéculation qui les tiendra longtemps occupés et charmés, savoir, le moment où l’eau reviendra.

Seule la nuit les chasse. Ils s’en vont on ne sait où, coucher sur un vieux tapis.


A l’angle de l’avenue qui mène à la légation de France, il y a, adossé au mur, un petit café en plein air, aménagé de la façon la plus sommaire : une table avec un samovar. Derrière la table une toile à hauteur d’homme enclôt un espace exigu ; une draperie flottante sur le côté sert de porte ; elle est placée avec ingéniosité près du mur le long duquel le café est installé de façon à ce que, lorsqu’on l’ouvre, les passants ne puissent apercevoir ce que la tenture doit cacher.

Le maître du café est un homme très maigre qui ne parle pas ; il attise les charbons du samovar et il a sur un réchaud des braises rougissantes qu’il retourne à l’aide de courtes et minces pincettes. Ce réchaud sur trois pieds a exactement la forme de ceux qu’on trouve dans les fouilles de la grande Rhagès voisine. Parfois un homme à la démarche lasse, les yeux tristes, le teint pâle, arrive et pousse la draperie d’un geste lent. Alors on voit le maître du café prendre une braise au bout des pincettes et pénétrer à son tour derrière la toile. Un instant plus tard, l’homme reparaît. Il marche d’un pas leste ; ses yeux sont vifs et ses joues colorées. Pour deux sous, derrière cette mince toile, il a gagné quelques minutes de beaux rêves et une brève énergie.

II
L’ESPRIT PERSAN

Il est tout en politesse, en bonnetades, en révérences, et nous fuit. Par où le prendre ? Sur cette terre où tant de générations d’hommes policés et raffinés ont passé, sous ce beau ciel ensoleillé, il semble qu’on ait fait quelques pas de plus dans la voie de la sagesse et, si l’on n’a pas renoncé à l’espoir vain de trouver la vérité, on a su tout au moins dissimuler aux yeux indiscrets et à la curiosité passionnée des foules les chemins que les sages se plaisent à suivre.

Le sage pratique en Perse la doctrine du ketman dont Gobineau a parlé, comme toujours, avec justesse, mais sur laquelle on peut revenir encore.

Le ketman, c’est l’art de cacher sa pensée, non pas avec l’intention de tromper celui à qui l’on parle et pour en tirer un avantage matériel, mais par respect pour la pureté d’idées qui n’ont rien à gagner à être exposées en public. Elles risquent, en effet, d’être salies par les commentaires désobligeants d’autrui ; peut-être des sophistes, par des manœuvres frauduleuses, arriveraient-ils à les rendre suspectes, éveilleraient-ils l’attention malveillante des puissances spirituelles et temporelles ; elles soulèveraient des contradictions, des polémiques, voire des batailles. A quoi bon ?