Ces trous dans la rue devraient être fermés, lorsqu’on ne les utilise pas, par une grosse pierre. Mais les Persans jugent cette mesure inutile et les trous restent béants.
Ils sont nombreux à Téhéran ; il y en a au milieu du bazar ombreux et au centre de la rue la plus passagère. En face de la légation d’Angleterre, un canal couvert s’est crevé en trois endroits. Ces trous guettent les jambes des passants distraits, des chameaux mélancoliques, des mules patientes, des doux petits ânes et des chevaux orgueilleux. La nuit, ils ne les ratent pas et toutes les fois qu’une jambe leur arrive, ils vous la cassent proprement.
Les Persans ont renversé le Chah et voté une constitution. Peut-être un jour, dans très longtemps, appliqueront-ils les lois qu’ils font. Mais il est impossible de prévoir le temps où un Persan, après être tombé dans un trou, prendra sur lui de le fermer pour empêcher que d’autres y tombent à leur tour.
Le ruisseau.
Quand nous habitions au Club anglais, dans le haut de la rue Ala ed Dowleh, dite aussi rue des Légations, nous avions sous nos fenêtres un ruisseau.
Ce ruisseau surgit, au coin de la rue, d’un canal jusque-là souterrain qui l’amène de la montagne. Au moment où il sort de terre, son eau est abondante et fraîche. C’est un clair ruisseau auquel il va arriver des aventures dans sa traversée de la ville.
Au matin, des domestiques y amènent des chevaux qu’ils installent au milieu de son lit pour les nettoyer. On apporte aussi des tapis, de vieux tapis d’une affreuse saleté, pleins de poussière et de vermine. On les couche dans le ruisseau et, jambes nues, les gens les piétinent. L’eau devient noire. Cependant, un peu plus bas, des Persans graves arrivent, s’accroupissent et commencent leurs ablutions : ils se lavent le cou, les bras, se rincent la bouche, se frottent les dents et recrachent dans le ruisseau l’eau dont ils se sont servis. En aval, d’autres Persans, non moins graves, les imitent, tandis qu’en amont les laveurs de tapis continuent leur besogne.
Ni la saleté de l’eau, ni la crainte des maladies n’effraient les Persans. Ils sont mithridatisés et boivent impunément une eau qui pour des Européens serait mortelle. Ils ont un proverbe qui dit que l’eau courante est toujours pure. L’eau du ruisseau court, donc elle est bonne…