A la fin de la journée il faut aller à la rue Lalézar, la rue de la Paix de Téhéran.

Dans la rue Lalézar sont les magasins à la mode. C’est là qu’on voit Cheriman, « le tailleur élégant », un adroit mécanicien qui répare du même outil les machines et les montres, un photographe qui expose les photographies des pendus de la veille, le Comptoir français, la Maison hollandaise, et la Poste. Y passe le tramway unique de la ville, dont les deux plateformes sont séparées par un compartiment qu’une porte à coulisses clôt strictement. On le croit réservé au transport des malfaiteurs ; non, on n’y enferme que les femmes.

Des gamins sortent de l’imprimerie voisine criant à tue-tête la feuille de Téhéran, la feuille libérale, l’Irané no, l’Iran nouveau.

Les balayeurs balaient la rue Lalézar et des arroseurs l’arrosent ! Les physiologistes assurent que le besoin crée l’organe. Ils n’ont pas vu Téhéran et ses arroseurs. Téhéran a des eaux magnifiques et c’est une des villes les plus poussiéreuses du monde. Il semble donc que depuis des siècles on aura trouvé le moyen d’abattre cette poussière au moyen de cette eau. Mais non, l’arroseur n’a toujours qu’une outre faite d’une peau de mouton. Il la remplit d’eau qu’il puise dans un canal souterrain. Puis en deux ou trois coups, il en vide le contenu sur le sol. Alors il s’arrête, médite quelque peu, tire une bouffée de sa pipe ou de celle d’un ami (car les pipes sont communes) et reprend à loisir sa besogne. Il ne se hâte que lentement. S’il a arrosé une centaine de pieds carrés dans une heure, il juge qu’il a rempli ses devoirs envers lui-même, envers les hommes et envers les dieux.

Quoi qu’il en soit, il y a, à six heures, moins de poussière dans la rue Lalézar que dans la rue Ala ed Dowleh, dans la rue Nassérieh et dans la rue Almassi qu’on appelle aussi : « le couloir du paradis ». On s’y donne rendez-vous de loin. Les voitures la remontent qui mènent les riches Persans et les Européens dans leurs fraîches retraites de Chimran ; un grand seigneur passe au galop sur un beau cheval noir ; ses serviteurs le suivent ; les employés flânent à la sortie des banques anglaise et russe ; des Bakhtyares à la haute kolah, aux pantalons noirs larges comme une jupe, causent par groupes, la carabine sur l’épaule, le revolver au côté. Ils sont de grande taille et un nez aquilin accentue leur figure énergique. Que pensent ces nomades de leur vie dans la capitale ? Regrettent-ils leurs montagnes sauvages, aujourd’hui qu’ils sont transformés en sergents de ville ? Des Caucasiens cuirassés de cartouches leur font vis-à-vis. Des Persans s’alignent, à croupeton, le long du mur et, de leurs ongles teints au henné, épluchent délicatement de grosses noix. De grands diables d’âniers poussent leurs ânes de ci, de là, pour éviter les voitures dont les cochers jettent de retentissants « Kabardah ! » Les chameaux eux-mêmes, en tenue d’été, c’est-à-dire rasés de frais et couleur de brique rose, clignent de l’œil à la magnificence variée de ce spectacle. Le soleil s’abaisse à regret. Bientôt Vénus brillera dans le couchant encore lumineux.

Voilà ce qu’est l’heure élégante de la rue Lalézar. Il faut avouer qu’elle gagnerait à être embellie par la présence des femmes. Mais les dames persanes restent chez elles et, même sous leur double voile, ne se montrent pas rue Lalézar avant le coucher du soleil.


Le trou dans la rue.

Sous la ville de Téhéran courent mille canaux qui amènent l’eau de la montagne. Chaque propriétaire a de l’eau courante dans son jardin. Il vous la montre et s’écrie : « Qu’elle est claire et pure ! C’est la meilleure de Téhéran ! » Cependant vous voyez un liquide trouble et charriant des matières inquiétantes.

C’est que chacun de ces canaux souterrains a eu des malheurs depuis cent ans et plus qu’il est construit. Ici, des gens avisés ont démoli la voûte ; là, elle s’est écroulée d’elle-même. Aussi l’eau pure de la montagne coule-t-elle sale dans Téhéran.