L’étiquette veut que les Européens ne se montrent en ville qu’en voiture. Mais ce n’est pas le souci de conserver leur prestige qui a dicté cette loi, c’est la paresse.

Je vais quelquefois au palais du Chah. Les ministres et la cour s’y réunissent dans de beaux jardins. Des platanes au feuillage épais, de graves cyprès, des acacias pleureurs ombragent des ruisseaux dont l’eau court sur des carreaux émaillés bleus. De grandes pièces d’eau réfléchissent les fleurs, les tentures vives des fenêtres, les tourelles de brique des pavillons et l’azur sans tache du ciel.

Là se traitent les affaires d’État. Dès huit heures du matin, les cours, les jardins sont pleins d’une foule d’employés et de solliciteurs. Les uns sont assis sur leurs talons à la mode du pays, à l’ombre d’un arbre ; d’autres sur un degré ; d’autres marchent à pas lents sur les dalles fraîchement arrosées. Des domestiques passent en uniforme rouge (un peu fatigués, les uniformes, et les domestiques aussi !) à brandebourgs d’or ; de maigres eunuques grimaçants parlent entre eux d’une voix enfantine ; des serviteurs portent des plateaux chargés de verres de thé et de glaces.

Sardar Assad qui, à la tête des cavaliers bakhtyares, réunis aux révolutionnaires caucasiens du Sipahdar, a conquis Téhéran, se promène avec un grand personnage. Il choisit une allée écartée. Des valets le suivent à distance respectueuse. Dès qu’ils le voient s’arrêter, ils déploient un tapis sous ses pieds et lui servent du thé léger.

Le Conseil des ministres se tient ici ou là, suivant l’heure, le plus souvent au pied d’un escalier pour profiter de la fraîcheur du courant d’air ; derrière les ministres dorment quelques domestiques négligemment couchés sur les marches.

Vient à la cour qui veut. On parle aux ministres sans difficulté. Le plus humble solliciteur présente sa requête et rentre chez lui avec le bien le plus précieux qui ait été donné à l’homme : l’espérance. La politesse entre ces hommes de rangs inégaux est égale et parfaite ; jamais un mot dur, un refus brutal, mais une fleur de courtoisie, des égards, des paroles choisies et aimables.

On déjeune à la cour en commun. Les employés d’un même ministère trempent leur main droite dans le même pilaf. Après le déjeuner, la sieste. Le maître des cérémonies dort en plein air sous un arbre. Sardar Assad et le prince Firmin Firma affectionnent la sellerie du Chah, pièce obscure et fraîche où de magnifiques selles incrustées d’or sont accrochées au mur, dans l’ombre.

A quatre heures, des verres de thé circulent encore et des glaces, tandis qu’un orchestre de cuivres rythme sonorement les conversations de ces graves personnages.


Dans la rue.