Vers cinq heures, après avoir bu cinq ou six verres de thé très sucré, je fais des courses et des visites. Je vais en ville et m’entoure d’un nuage de poussière qui me rend presqu’invisible.
Songez que, depuis deux mois, il n’est pas tombé une goutte d’eau sur Téhéran. Depuis deux mois, les deux cent mille habitants de la capitale n’ont cessé de s’agiter. Dès cinq heures du matin, chameaux et mules ont commencé à faire de la poussière ; les ânes s’en sont mêlé ; les chevaux y ont travaillé ; des bandes de soldats ont soulevé des nuages épais de terre fine, sèche, et de sable ; des milliers et des milliers de gens ont traîné les pieds dans les rues non pavées.
Aussi, en ces mois caniculaires, la poussière enveloppe la ville ; les yeux pleurent, les dents crissent, les gorges râclent, les poitrines toussent. On songe mélancoliquement à la forte parole de l’Évangile qui n’a pu être prononcée qu’en Orient : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière ».
Arrive la nuit. On l’attend dans les jardins ; elle vous trouve fatigué et fiévreux. Sous les étoiles naissantes, vous buvez votre vingtième verre de thé : vous égrenez pour la centième fois les chrysolites de votre chapelet de Méched en vous récitant des vers d’Omar Khayyam.
O Khayyam, si tu es ivre de vin, sois heureux ; — si tu es assis près d’un adolescent sans rides, sois heureux. — Comme le compte de ce monde est, à la fin, néant, — suppose que tu n’es plus ; tu vis, donc sois heureux.
Le dîner est servi ; la flamme des lampes posées à terre tremble dans les courants d’air qui commencent à courir à travers le palais.
Puis nous nous couchons sous une vaste moustiquaire arrangée sur une terrasse. Un serviteur de mon hôte y entre avec nous et, pour que le sommeil nous gagne, nous masse doucement les chevilles en nous disant des contes.
Il nous laisse seuls. Mais je ne puis dormir. Au bord de l’étang voisin, les grenouilles à leur tour racontent des histoires aux étoiles. Elles forment des chœurs merveilleusement ordonnés. Il y a une protagoniste qui expose le sujet ; puis le chœur reprend le thème et le commente. Et de nouveau c’est une voix haute, isolée, persuasive que suivent les coassements multiples du chœur. Et cela dure ainsi toute la nuit avec des variations dont je commence à percevoir le rythme et à noter la subtilité. J’ai l’impression que, si je restais en Perse, mes sens aiguisés par l’insomnie et par la fièvre légère qui s’empare de moi le soir finiraient par comprendre les drames que jouent les grenouilles sous les étoiles.
Au palais du Chah.