La comédie recommence pour chaque objet. Quand nous sommes trop loin l’un de l’autre pour une pièce plus importante, elle dure deux, trois, huit jours et finit toujours de la même manière.

Nous ne sommes pas à Téhéran depuis vingt-quatre heures que tous les dellals de la ville sont à notre porte. Les plus riches arrivent avec leur domestique poussant des ânes chargés de tapis et d’étoffes. En vain essaie-t-on de s’enfermer chez soi ; rien ne les lasse. Ils restent devant le club du matin au soir, attendant le bon plaisir de nos Seigneuries. Guettant le moment où nous nous laisserons fléchir, ils nous tendent des objets par les fenêtres, étalent des tapis dans la rue. On ne peut leur échapper. Comme ils sont presque tous juifs, nous jouissons le samedi d’un repos relatif. Pas un seul d’entre eux ne consentirait à s’occuper d’affaires le jour du sabbat. L’appât d’un gain énorme ne les ferait pas sortir le samedi de leur quartier où ils se reposent après avoir loué Dieu le matin à la synagogue. Les marchandises qu’ils apportent ne leur appartiennent pas ; ils ne sont que courtiers, vont chez les gens, furètent partout et finissent par se faire confier quelques objets à un prix fixé, et très bas. Leurs femmes visitent les anderouns et y trouvent des étoffes, des bijoux. Nous avons quelquefois de ces Juives à la maison. Elles sont immuablement vêtues de noir comme les Persanes et voilées ; une fois la porte fermée, elles se dévoilent, montrent des visages ridés, mais assez beaux, de vieilles femmes aux traits réguliers et énergiques. Seuls les grands marchands, enrichis par le commerce des tapis avec Constantinople ou par d’heureuses trouvailles de fouilles, nous offrent le thé dans leurs belles maisons du quartier européen. Ils sont Juifs ou Arméniens et ont noué des relations avec leurs communautés dans les villes diverses où l’on a chance d’acheter des antiquités.

Est-il nécessaire d’ajouter que les Arméniens n’aiment pas les Juifs et que ceux-ci, qui sont orgueilleux, méprisent les Arméniens ?


Promenade à Rhagès.

Aux portes orientales de Téhéran, cité moderne, Rhagès (ou Ray) est, selon Gobineau, une des premières villes fondées sur le sol de l’Iran par les Ariens lorsqu’ils eurent franchi, descendant vers le sud, la chaîne de l’Elbourz. L’existence de Rhagès aux quatre châteaux remonte certainement à la plus haute époque et elle a joué un rôle important dans la civilisation de l’Asie centrale. L’histoire charmante du jeune Tobie qui se passe au VIIe siècle avant Jésus-Christ a fait connaître son nom dans le monde chrétien. Nous savons peu de chose de Rhagès sauf qu’elle fut détruite au XIIIe siècle par les Mongols. A deux et trois reprises les généraux de Gengis Khan et d’Houlagou la ruinèrent de fond en comble et firent si bien qu’ils effacèrent de la surface de la terre une ville qui, depuis des siècles, en était l’ornement et la gloire. Rhagès couvrait une étendue immense. Les maisons dans les villes asiatiques n’ont jamais qu’un étage, mais la plus pauvre d’entre elles a une cour intérieure et une petite pièce d’eau. Les habitations des gens plus à leur aise enferment dans leurs murs un jardin. Rhagès avait ainsi une superficie aussi grande que celle de Paris.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui à la surface du sol ?

Rien, le désert a tout envahi. Le sable l’a recouverte et l’on cherche en vain les lignes principales et le plan de la ville ancienne. Où étaient les bazars ? où les temples ? où les maisons des riches ? où les palais des khans ? où la citadelle ? Le relief actuel est d’une désespérante monotonie ; ce ne sont que dunes succédant à des dunes ; parfois, un ruisseau, quelques arbres, une oasis perdue dans le désert qui ondule comme une mer agitée. La ville arrivait, sans doute, jusqu’à l’arête de collines rocheuses qui forment le dernier contrefort de la chaîne de l’Elbourz. Au pied des rochers qui descendent à la plaine en grands pans réguliers, on trouve le bassin d’une source aux eaux claires. Un des derniers Chahs, Nasr ed din, a fait tailler dans le roc un bas-relief où il est représenté à la manière antique, entouré des grands de sa cour. Il est légitime de penser que ce beau site faisait partie de la ville de Rhagès et était peut-être enclos dans les jardins des khans. A peu de distance se trouve la tour des Guèbres où, aujourd’hui encore, les descendants des anciens habitants de la Perse exposent leurs morts aux morsures du soleil brûlant et aux becs avides des vautours.

A quelques centaines de pas au sud-est de la source se trouve dans une oasis une tour ancienne restaurée il y a une soixantaine d’années. C’est le seul monument subsistant de la Rhagès du Xe ou XIe siècle. Près de cette tour qui servait, elle aussi sans doute, à l’exposition des cadavres, il y a un café en plein air et une petite mosquée. Des arbres splendides en ombragent la cour ; les premières ardeurs du printemps ont épanoui les bourgeons au bout des branches ; les jeunes feuilles sont d’un ton vert que rendent plus intense les sables roux entourant ces jardins.

Nous déjeunons au pied de la tour, installés à la persane sur un tapis étendu au bord d’un ruisseau, dans un verger où les cognassiers mêlent leurs fleurs blanches aux fleurs roses des arbres de Judée. Le maître du café nous prête un samovar où Aziz préparera le thé ; un flacon du vin capiteux de Kazvin rafraîchit dans l’eau courante. Un homme apporte une cage qu’il pose près de nous ; un rossignol y est enfermé, mais la délicatesse persane a orné sa prison d’une façon charmante : deux coupes en terre émaillée contiennent l’une de l’eau, l’autre du grain, et dans un petit pot de faïence bleue fleurissent une branche de lilas blanc et quelques œillets sauvages. A peine la cage à terre, le rossignol qui sait son métier gonfle sa gorge grise, ouvre large son bec et commence ses roulades et ses trilles les plus aigus. Ces rossignols atteignent des prix élevés au marché de Téhéran ; — grands seigneurs et marchands veulent avoir leur rossignol chanteur. Ainsi faisons-nous au pied de la tour ancienne de Rhagès, sous les fleurs printanières des arbres fruitiers, un déjeuner en musique.