Puis nous nous rendons à Bibi-Zobéïdé, hameau sur la route qui va de Téhéran à Chah-Abdul-Azim. On a entrepris des fouilles près de la propriété de Choa es Saltaneh dans laquelle ont été trouvées de belles céramiques anciennes. Nous passons quelques maisons aux trois quarts ruinées ; l’une d’elles est habitée par d’horribles négresses à peine couvertes de haillons et qui demandent l’aumône. Nous arrivons dans une vaste plaine que traverse, dans sa partie la plus haute, un ruisseau entre deux digues plantées d’arbres. La plaine a l’aspect bosselé de tout le terrain entre Téhéran et Chah-Abdul-Azim ; ce ne sont que dunes de sable de quatre à cinq mètres de hauteur. Des terrassiers sous la direction d’un surveillant y ont ouvert une tranchée ; les uns creusent la terre à coups de bêche, les autres l’emportent dans des corbeilles de joncs. Le monticule contient un nombre inouï de fragments de poterie. C’est à croire que les habitants de Rhagès, jadis, jetaient là tous leurs pots cassés. Il n’y a dans cette dune que la poterie la plus ordinaire, recouverte d’un émail bleu turquoise sur lequel le contact du sable pendant six ou sept siècles a jeté des irisations argentées.

A quelques pas de là, le surveillant nous montre un trou plus profond. Je me laisse glisser jusqu’à une première assise de briques et j’aperçois, s’enfonçant dans la terre, un mur de quatre mètres de hauteur environ. Je ne puis descendre plus bas, car les terres meubles au-dessus de moi menacent à tout instant de combler le trou où je suis.

Plus loin, une autre tranchée a été ouverte. Ici les fouilles sont plus profondes ; on a trouvé des murs anciens à plusieurs mètres sous terre et un puits que l’on est en train de déblayer. Nous regardons avec soin le contenu des paniers d’osier qu’on vide sur le sol. Parmi le sable et la terre, voici encore des fragments de poterie, mais, cette fois-ci, d’une belle faïence à reflets métalliques, blanche à décor ocre. Nous trouvons quelques morceaux où sont représentées des figures humaines. Les têtes sont du type bien connu de Rhagès, la mâchoire lourde, les joues pleines, la bouche et le nez petits, les yeux immenses sous des sourcils qui s’en vont jusqu’à la naissance des oreilles, les cheveux divisés par une raie au milieu de la tête, tombant en bandeaux jusque sur les épaules.

Nous allons ainsi de fouille en fouille dans la chaleur du jour. Le soleil d’avril est fort et presque insupportable dans la plaine de Rhagès ; les terrassiers travaillent à demi-nus ; ils sont déjà bronzés comme au cœur de l’été. Nous ramassons ici et là un morceau de verre irisé, quelques débris d’une coupe polychrome jadis belle. Le sous-sol est prodigieusement riche ; il suffit de gratter au hasard pour trouver les traces de la civilisation du XIIIe siècle. Mais pourquoi fouille-t-on ici plutôt que là ? pourquoi ouvrir une tranchée à droite et non à gauche ? Nous le demandons au chef d’une équipe de terrassiers. Il lève un doigt sec vers le ciel et répond d’un seul mot :

— Khoda.

C’est Dieu, le seul maître de la fouille.

Les ouvriers sont à la solde d’un entrepreneur qui travaille ou pour son compte, ou pour celui d’un marchand de Téhéran. La découverte des faïences de Rhagès et de Sultanabad, leur beauté sans pareille, la nouveauté de leur décor et son raffinement, les prix élevés qu’elles ont atteint en Europe et en Amérique ont déchaîné un vent de folie sur la Perse. Chacun a espéré trouver sous terre la belle pièce, céramique ou bronze incrusté d’argent, par quoi il s’enrichirait. Les princes se sont associés à des Juifs ; les Arméniens ont loué des terres ; on va chercher dans la plaine au nord de Sultanabad une colline à éventrer ; on intéresse le gouverneur de la province au résultat des fouilles. Tout le monde est devenu antiquaire en Perse et ma blanchisseuse en m’apportant mon linge m’offre des fonds de coupes recollés provenant de Rhagès.


Le vieil enlumineur.

Une chambre claire donnant sur une terrasse dans une cour écartée du bazar sert d’atelier à un enlumineur. C’est un vieil homme à la barbe blanche qui a toujours vécu au milieu des manuscrits. Il les décore dans le style ancien, car la mode n’a pas changé depuis trois siècles et il se borne à reproduire avec fidélité, dans des manuscrits modernes ou dans des manuscrits anciens dont, pour une raison ou pour une autre, les miniatures n’ont pas été terminées, les scènes traditionnelles que les peintres de la dynastie des Séfévis exécutaient au XVIIe siècle à l’imitation de celles du XVIe. Et de même il a gardé la technique d’autrefois ; lui et ses aides travaillent comme le faisait Behzad l’inimitable. Ils n’emploient pas de palette ; ils ont sur le dos de leur main gauche de petites pyramides de couleurs à la gouache, du rouge vermillon, du bleu, du jaune et du noir, qu’ils touchent du bout d’un pinceau si fin qu’il doit avoir été fait avec les cils d’une adolescente. Un artisan spécial est chargé d’étendre l’or sur les fonds. S’il devait y avoir, un jour encore, une peinture persane, c’est dans un atelier comme celui-ci que, princesse endormie depuis des siècles, elle se réveillerait.