Mon vieil enlumineur est passé maître dans l’art de restaurer les manuscrits qui ont subi l’injure des siècles. Il le fait avec une habileté et une conscience professionnelle admirables. Je le regarde travailler longuement et les heures que je passe avec lui me sont fort utiles. Si je suis arrivé à une connaissance un peu approfondie de la miniature persane, s’il est difficile aujourd’hui de me tromper, c’est à lui que je le dois.

Ce peintre est, en outre, un homme cultivé ; il connaît l’histoire de l’art qu’il pratique, les maîtres et les styles. Je lui montre ce que je trouve dans mes chasses passionnées. Il est bien rare qu’il ne puisse me dire d’où vient la pièce sur laquelle je l’interroge, dans quel atelier elle a été faite, à quelle époque.

Depuis un an ou deux, mon vieil ami est accablé de travail, car les marchands de Téhéran ne cessent de lui apporter d’anciens manuscrits abîmés par les vers, par l’humidité, par le manque de soin. Ils veulent de lui qu’il reprenne les chefs-d’œuvre détériorés et leur rende leur éclat ancien par quoi ils atteindront sur le marché occidental un prix élevé. Et l’enlumineur, d’un pinceau discret, fait renaître un sourire sur une bouche effacée, ranime l’éclat d’un œil sous un sourcil arqué et sème de fleurs les rives d’un ruisseau. Ce faisant, il n’a jamais pensé qu’il aidât à tromper des amateurs européens peu éclairés. Il accomplit en conscience son métier qui est de peindre des miniatures dans le goût antique et de restaurer celles qui ont souffert les injures du temps. Notre vieil homme serait bien étonné d’entendre prononcer devant lui le mot de faussaire. Il suit la voie que lui ont tracée ses prédécesseurs et, sur une terrasse, dans une allée écartée du bazar de Téhéran, perpétue les traditions de la très noble, très ancienne et très belle peinture persane.

IV
LA ROUTE DU MAZANDÉRAN

Septembre 1909

Voici sept ou huit semaines que je vis à la persane, que je mange, accroupi sur mes talons, les plats du pays que les serviteurs posent à terre au milieu de la pièce où le hasard nous a réunis ; que je souffre de la chaleur sèche, continue, implacable ; que je ressens une fatigue qui ne me quitte pas, une nervosité qui ne sait à quoi s’en prendre ; que la fièvre rôde autour de moi à l’heure où le soleil descend. Je n’en puis plus. Il faut partir. Mais une humeur inquiète m’empêche de rentrer simplement au logis par l’excellente route qui va de Téhéran à Enzeli sur la mer Caspienne. Je veux aller plus loin vers l’est, m’enfoncer au cœur de l’Asie, je veux voir Méched la Sainte, l’éblouissante Boukhara et la plus belle Samarcande, la ville impériale de Timour Leng. Je veux profiter des jours dorés de l’automne en Perse pour voyager encore… Et je me penche sur des cartes et je compare des itinéraires.

Pour aller à Méched, il y a la route à voitures qui longe au sud la grande chaîne de l’Elbourz. On trouve des chevaux aux relais et l’on arrive à Méched en une dizaine de jours. Mais le trajet est monotone et sans intérêt.

Il est une autre voie plus hasardeuse qui n’est qu’une piste de caravanes. Elle gagne par les montagnes un des petits ports au sud de la mer Caspienne, Méched-Isser ou Bender-Guez. Là, un vapeur russe, une fois la semaine, vous conduit à Krasnovodsk, tête de ligne du chemin de fer transcaspien. La piste muletière qui part de Téhéran contourne le Démavend et mène, par une vallée élevée, étroite, difficile, aux forêts impénétrables du versant caspien, à la jungle et à la plaine fiévreuse et riche du Mazandéran. Cette route est une des plus fatigantes qui soient. Mais elle est célèbre pour la beauté des sites qu’elle traverse et les magnifiques contrastes qu’elle offre au voyageur. Elle s’appelle la route du Mazandéran. C’est elle que je choisis.

Il faut organiser ma petite caravane. La chose m’est rendue facile par les Toumaniantz, riches Arméniens persans de Bakou et de Téhéran qui font de grandes affaires en Perse, en exportent des fruits secs et se servent pour acheminer leurs transports de la route que je vais prendre. Ils me trouvent un tcharvadar qui, pour un prix raisonnable, se charge de me conduire à Méched-Isser. Le tcharvadar a quatre chevaux habitués à ce trajet. La bête qu’il me destine est un petit cheval bai, mince et robuste à la fois, aux jambes fines, à la tête intelligente. Un cheval portera mon cuisinier ; le troisième mes bagages et mes vivres, et le muletier montera le quatrième. Dans de longues conversations, nous fixons le jour du départ et le nombre des étapes. Il est convenu que nous ferons un détour pour aller voir la très ancienne ville de Démavend qui n’est pas sur mon itinéraire et que j’y coucherai. Le ministre de l’Intérieur, Sardar Assad, me promet deux cosaques persans pour la première étape de nuit en quittant Téhéran. Au lendemain de la révolution, les environs de la ville sont peu sûrs. On y détrousse les voyageurs, à main armée, même dans le quartier européen de Chimran. J’ai trouvé, non sans peine, un domestique à tout faire qui me servira d’interprète et de cuisinier. C’est un grand garçon tout jeune, Elias, qui est juif et m’est recommandé par le directeur de l’excellente école de l’Alliance israélite. Il achète une marmite, des vivres. J’ai une lampe à alcool pour faire la cuisine. Le domestique qui m’a servi jusqu’alors à Téhéran, le petit Morteza, tristement, prépare les bagages. Le petit Morteza est triste parce qu’il ne part pas avec celui qu’il appelle « mon maître ». Morteza, il faut que j’en trace ici un portrait car, bien malgré moi, il fera en ma compagnie la route du Mazandéran. Son souvenir pâlot reste associé aux grands souvenirs de ce voyage ; sa petite figure misérable m’apparaît encore dans les paysages admirables qui se sont levés devant moi ; j’entends sa voix, aux inflexions si polies, mais qui me mettait dans un état d’irritation que je contenais avec peine. Morteza, qui espérait sortir, grâce à moi, de la misère où il était à Téhéran et que j’y ai laissé retomber lorsque nous nous sommes quittés — petite scène baroque vraiment — à Samarcande. Ah ! je vais la dire tout de suite, cette scène de Samarcande. Je ne puis l’oublier, bien qu’elle semble n’avoir aucun intérêt. Et, du reste, elle éclairera d’un jour cru Morteza… et moi-même. Voici : j’ai vécu avec Morteza pendant trois mois ; nous avons couru des dangers ensemble, partagé les mêmes fatigues, subi les mêmes privations. Je suis humain ; j’ai été bon pour lui ; je l’ai largement payé, en outre. Mais quand je l’ai quitté à Samarcande, lui regagnant la Perse, moi la Russie et l’Europe, par Tachkend, quand Morteza s’est séparé, les larmes aux yeux, de son « maître bien-aimé », il m’a été impossible de lui tendre la main. Lorsque j’ai senti que je ne pouvais faire ce geste si simple, j’en ai été stupéfait. Je le suis encore parfois, aux heures où je suis un peu en querelle avec moi-même. J’ai serré beaucoup de mains en ma vie et, sans doute, celles de fort malhonnêtes gens. Morteza était parfaitement honnête, et tout de même… Non, il y avait quelque chose, non pas entre nous, mais seulement de moi à lui, qui empêchait la poignée de mains. Je sens qu’il faudra que le lecteur fasse avec moi toute la route du Mazandéran pour qu’il comprenne la scène de Samarcande. Et encore arriverai-je à m’expliquer ?… Revenons à notre point de départ.