Morteza a été élève et bon élève de l’Alliance israélite à Téhéran. Ces écoles donnent leur enseignement en français et rendent d’immenses services en Orient à la cause française. Les parents de Morteza sont dans la dernière misère. Son père, qui était colporteur, est devenu aveugle avant quarante ans. Sa mère ne fait rien. « Pourquoi ne travaille-t-elle pas ? lui ai-je demandé. Ne peut-elle laver du linge, coudre ou broder ? — Elle ne saurait pas, m’a-t-il répondu, les femmes chez nous ne travaillent pas. » Y a-t-il là quelque chose de propre à la famille de Morteza ? Se croit-elle au-dessus du travail ? J’ai vainement cherché dans cette réponse un regret ; mais j’y ai trouvé de l’orgueil. A seize ans, Morteza a été proposé par l’école pour être envoyé à l’Alliance à Paris, où l’on forme des professeurs. Paris, Paris pour Morteza ! Ce petit garçon misérable irait à Paris ! Il travaillerait ; il s’élèverait au-dessus de lui-même, il verrait le monde et il reviendrait en Perse professeur portant une redingote et des lunettes ! Voilà la chance de sa vie pour le petit Morteza. C’est alors que le destin a répondu par la voix de Morteza père : « Non. » Le père de Morteza a dit : « Je suis aveugle, je suis seul. Mon fils me quittera-t-il ? Je n’aurai pas près de moi avant de mourir les enfants de mon enfant. Que mon fils reste avec moi et se choisisse une femme. »
Morteza a continué de traîner des jours pitoyables dans le quartier juif de Téhéran près de son père aveugle et de sa mère oisive. Le samedi était le grand jour de la semaine : dès l’aube, Morteza était à la synagogue. Fier de ses années d’école et de ses succès, il se mêlait aux discussions passionnées qui se prolongeaient jusqu’au soir. Il en sortait épuisé, enivré d’une dialectique trop subtile, mais l’orgueil d’appartenir au peuple élu lui donnait la force de se redresser encore. Cependant il crevait de faim, inapte aux tours et détours des adroits commerçants qui ne manquent pas dans le quartier juif. Il gagne quatre sous dans une imprimerie fondée au moment où le Chah donnait un peu de liberté à son peuple. Mais au bout de quelques mois, Mohamed Ali Chah reprit à coups de canon ce qu’il avait accordé par contrainte et les imprimeries furent fermées.
Cependant, les parents de Morteza qui ne pensaient qu’à perpétuer leur race misérable avaient voulu le marier. Ils avaient trouvé pour leur fils de seize ans sans le sou une petite fille de douze ans sans dot. Ils avaient acheté — avec quoi ? — le trousseau de leur fils dont l’unique pièce était le lit nuptial, soit une grande couverture molletonnée, doublée à l’intérieur d’un de ces jolis voiles imprimés de Perse que l’on connaît en Europe. On étend ce vaste édredon à terre ; on s’y couche avec sa femme ; on rabat la moitié de l’édredon sur soi et voilà un lit chaud et confortable à la mode persane.
Mais Morteza, pour la première fois de sa vie, a montré quelque bon sens. Il s’est dressé contre ses parents : « Je me marierai plus tard, dit-il, quand je gagnerai de quoi vivre. »
Je suis arrivé en Perse où j’étais déjà connu. Apprenant qu’un Français cherchait un domestique, Morteza est accouru. Il est petit, maigre, malsain ; il a les yeux délicats ; il est maladroit et craintif. Il porte une grande redingote crasseuse que son père n’a pu vendre, sans doute, au temps où il était porte-balle ; un pantalon déchiré et dont le bas s’effiloche ; des chaussures trouées. Point de linge visible. Mais il est poli, d’une politesse recherchée. Il ne m’adresse la parole qu’en s’inclinant, les yeux baissés et les deux mains croisées sur le ventre. On me garantit son honnêteté. Il parle français : je le prends.
Il ne sait rien, trois fois rien, comme on dit dans le peuple. Il faut lui apprendre à installer une moustiquaire, à rouler mon matelas, à cirer mes souliers, à préparer le thé. Il déploie une bonne volonté que seule sa maladresse égale. Ce domestique, au lieu de m’éviter des fatigues, trouve le moyen de m’énerver le jour durant. Dans mes discussions avec les marchands qui m’assiègent, ceux-là, malins, arrivent à le mettre de leur côté, sans que cela lui rapporte un sou. Il est toujours contre moi et trouve des arguments gratuits en faveur de ces rusés compères. Lorsque je lui dis l’offre qu’il doit transmettre de ma part aux marchands, il me répond de lui-même : « Il ne se contente pas. » Je le rabroue. Pour un rien, je le battrais. (Le climat persan invite un homme pacifique à se détendre les nerfs en allongeant un coup de poing à qui l’irrite.) Pourtant je ne le bats pas. Je devrais avoir pitié de lui, mais il est incapable d’exciter en moi un mouvement généreux. Le samedi matin, Morteza va à la synagogue. J’exige qu’il soit rentré à huit heures, car ma journée commence vers cinq heures. On se lève de bonne heure en Perse pendant l’été, et les Juifs sont au temple dès l’aube. Mais deux heures ne suffisent pas à l’exaltation raisonneuse de Morteza. Il voudrait rester à discuter jusqu’à midi. Ses yeux s’emplissent de larmes quand je refuse la permission de midi. Mais il ne proteste pas. Morteza me respecte ; pis, il m’aime. Morteza aime son maître qui ne le bat pas et qui n’a pas pitié de lui. Et puis il est fier de moi. Je lui apporte beaucoup de jouissances d’orgueil. Il m’accompagne chez les grands personnages ; il entre avec moi chez les ministres et chez les princes ; il se met à genoux, croise les mains sur son ventre et me sert d’interprète. Son pauvre petit corps maigre se gonfle, éclate de vanité quand, sur le siège d’une voiture à deux chevaux, il traverse avec moi le quartier juif.
Du jour où il est entré à mon service, il n’a plus qu’une idée : venir avec moi à Paris. Une fois, il s’est risqué à me le demander. « N’y songe pas, lui ai-je répondu. Tu peux vendre du français en Perse ; mais du persan à Paris, c’est plus difficile. »
Quand je prépare mon voyage au Mazandéran, je lui annonce que je ne l’emmènerai pas. « Que faire de toi ? je serais obligé de te soigner. Tu ne sais ni voyager, ni faire la cuisine, ni préparer les bagages. » Morteza est au désespoir.
Le jour du départ arrive. J’emballe mes vêtements et mes provisions moi-même devant Morteza qui me regarde. A deux heures, les domestiques de mon hôte m’appellent. Ils ont l’air terrifié. Quel malheur est survenu ? Je les suis au jardin.
Miniature persane : sous un grand platane, sur l’herbe près d’un ruisseau au bord duquel se dressent de beaux iris sombres, deux femmes vêtues et voilées de noir sont assises et pleurent. A côté d’elles, l’ami de mon nouveau domestique Elias que j’attends est debout, les yeux baissés, la figure triste. Que s’est-il passé ? Il s’approche de moi et d’une voix en deuil il m’apprend qu’Elias est tombé d’un âne ce matin en descendant de Chimran et s’est cassé l’épine dorsale. Il agonise en cet instant et ce sont ses tantes qui, devant moi, mêlent leurs larmes à l’eau du ruisseau.