Tout aussitôt, je sais qu’il ment, qu’il y a là une scène organisée pour me tromper. Mais que faire ? Je ne puis contraindre Elias, caché dans quelque coin du quartier juif, à m’accompagner malgré lui. Qu’est-ce qui a pu l’empêcher à la dernière minute de faire ce voyage qui le tentait si fort ? J’en ai eu peu après l’explication. Le bruit s’était répandu dans Téhéran que des Bakhtyares anciennement au service du Chah s’étaient réfugiés au nombre de quelques milliers dans les montagnes au-dessus de la capitale, qu’ils tenaient les routes, tuaient et détroussaient les voyageurs. La peur avait été plus forte en Elias que le désir de voyager… Je me tourne vers Morteza.
— Voici ta chance, lui dis-je. Si tu es prêt à partir dans trois heures, je t’emmène.
— Jusqu’à Paris ? dit le petit Morteza tremblant d’émotion.
— Jusqu’à Samarcande, si tu le veux, et pas plus loin. Voici cent francs pour t’équiper. C’est oui ou non, tout de suite.
C’est oui, et à six heures nous sommes là dans la cour du palais à charger les chevaux. Sur le bât d’un cheval, on met le sac des vivres, puis une grande couverture rouge, molletonnée, immense. Qu’est cela ? C’est le lit nuptial de mon jeune domestique. N’osant passer chez lui dire adieu à ses parents qui l’auraient empêché de partir, il a fait voler son lit par un ami. Lorsque, petit enfant, on me lisait dans l’Évangile le récit de la guérison du paralytique et qu’on arrivait à la parole de Notre-Seigneur : « Prends ton lit et marche, » je m’étonnais du désir de compliquer ce beau miracle en obligeant le ressuscité à porter un lit incommode et lourd à la façon des nôtres. Depuis que j’ai voyagé en Orient et que j’ai vu le lit de noces de Morteza courir les routes devant moi, je ne suis plus surpris.
Morteza va partir, et à chaque minute il tremble à l’idée que ses parents avertis enverront les anciens de la communauté juive le réclamer au moment même où il s’affranchit.
Enfin l’heure est venue, le soleil baisse, les cosaques de Sardar Assad sont là. Je monte à cheval : Morteza se fait hisser sur sa bête par le tcharvadar et nous voilà, au crépuscule, ayant passé la porte de Dochan-Tépé, sur la route du Mazandéran. Elle file vers le nord-est, laissant à droite Dochan-Tépé, « la montagne aux lièvres », une des résidences d’été du Chah. Le désert commence aux portes mêmes de la ville. Dès qu’on est hors des murs, ce n’est plus que sables et pierres.
Le gris de la nuit couvre déjà la plaine stérile où nous sommes.
En face de nous, les montagnes sont encore bleues et le cône immense du Démavend que des traînées verticales de neige sillonnent accroche ce qui reste de lumière dans le ciel.
Le tcharvadar a réparti les bagages sur deux bêtes, profitant de ce que nous avons un cheval disponible, car un ami d’Elias devait nous accompagner et, comme lui, tremble de peur au fond du quartier juif. Parfois le tcharvadar monte sur une de ses bêtes, mais, à l’ordinaire, il préfère marcher et les pousser devant lui. Il va d’un pas souple et extraordinairement rapide. La résistance de ces hommes est étonnante. Ils couvrent des étapes de huit à dix lieues, dans le désert ou dans la montagne, par la chaleur ou par le froid. A l’étape un bol de riz ; aux haltes, sur le chemin, quelques verres d’un thé très sucré leur suffisent et parfois lorsque la fatigue est trop grande, quelques bouffées d’opium.