Dans la nuit, nous arrivons à la première chaîne de collines ; la lune est aux trois quarts cachée par de petits nuages gris pommelés. La piste maintenant est plus étroite. Devant nous, à une faible distance, des nuages de poussière se lèvent. Mes braves cosaques partent au galop en éclaireurs, le fusil à la main. C’est une caravane qui approche ; une centaine de chameaux avancent lentement, hochant la tête avec cet air de doute mélancolique auquel les siècles n’ont pas apporté d’apaisement. Nos chevaux s’apeurent. A ceux qui pensent que le monde donne le tableau d’une harmonie préétablie, je livre le petit fait suivant. De toute éternité, sur les routes d’Asie, chevaux et chameaux ont cheminé côte à côte. Mais le cheval n’a jamais pu s’habituer à l’odeur que dégage ce quadrupède bossu, et le tient en horreur.

De voleurs, pas l’ombre. Seul un homme armé nous croise fièrement. Vers minuit, nous voici au petit village de Kémard où nous passons quelques heures. Au caravansérail, j’ai une chambre sur une terrasse. Tandis que Morteza étend son lit par terre, je place mon mince matelas de kapok sur la terrasse branlante et trouble le sommeil des poules, légitimes possesseurs de ce lieu.

Avant cinq heures du matin, l’impérieux tcharvadar est là. C’est la nuit encore, une nuit fraîche et splendide qui déjà s’éclaire à l’orient.

Nous nous levons péniblement, faisons nos bagages, roulons nos lits et descendons prendre le thé dans la taverne à la porte du caravansérail. Nous y trouvons un Persan à la figure grêlée dont la mule est attachée à un piquet. Morteza, tout à sa crainte d’être ramené à Téhéran, tressaille, car il voit dans cet homme un émissaire envoyé par ses parents. Mais non, c’est simplement un marchand de Barfourouche, capitale du Mazandéran, qui veut faire la route sous ma protection. Averti par son ami le tcharvadar, il a quitté Téhéran hier dans la matinée. A Téhéran, j’aurais pu le refuser ; ici, je ne puis que l’accepter, ce que je fais avec bonne grâce. Il m’apprend qu’il a, à une étape devant lui, une caravane chargée d’étoffes achetées dans la capitale et qu’il vendra dans le Mazandéran. Il est inquiet sur le sort de ses marchandises et ne songe qu’à rejoindre la caravane à laquelle la présence d’un Farengui et de ses cosaques assurera, pense-t-il, quelque protection. Aussi n’est-il pas enchanté lorsque, à peine sorti de Kémard, je paie les cosaques et les renvoie à Téhéran. Ici, une fois de plus, Morteza est contre moi et me presse de les garder. Mais à quoi bon ? S’il y a vraiment des Bakhtyares sur la route, les cosaques s’enfuiront. S’il n’y en a pas…

Nous cheminons ce matin sur une piste assez large, au pied de la première grande chaîne de l’Elbourz. Le soleil s’est levé ; il est brûlant, bientôt presque insupportable. Pas un arbre dans ce désert rocailleux. Nous avançons lentement, en silence. Vers onze heures, nous sommes à une croisée de chemins. A gauche, le sentier monte en lacets sur le flanc de la montagne. C’est la route des caravanes pour Pelaur, seconde étape dans le trajet de Téhéran à Méched-Isser.

Ici le tcharvadar intervient et je commence à apprendre à le connaître. C’est un homme de peu de mots, mais obstiné et auquel personne ne résiste. Il entreprend de me faire renoncer à la visite de la charmante ville de Démavend. Il était convenu que nous y passerions notre seconde nuit. Mais depuis vingt ans que le tcharvadar va de Téhéran à la mer Caspienne, il n’a jamais dévié de sa route qui ne passe pas par Démavend. Je le rappelle aux clauses de notre contrat. Démavend est sur notre itinéraire. C’est, au dire de Gobineau, une des villes les plus anciennes du monde. J’y veux finir la journée ; j’y veux passer la nuit dans un beau jardin le long d’un clair ruisseau. Nous aurons fait une étape de sept heures sous un soleil ardent. J’évoque les eaux courantes et les frais vergers qui me sont dus. Je ne renoncerai pas à Démavend. Morteza est — cela va sans dire — pour le tcharvadar. Je pousse mon cheval à droite et la petite caravane m’obéit dans un silence morne.

Le tcharvadar qui médite sa revanche passe le premier ; le marchand de Barfourouche suit sous son parapluie ouvert ; puis moi, puis Morteza, juché sur son lit nuptial, ses yeux malades cachés sous des lunettes noires. Il tient aussi un parapluie ouvert. Quel parapluie ! Il n’a plus que cinq baleines ; le coton en est déchiré par places, le manche cassé. Le tout tient ensemble par miracle. Parfois Morteza laisse tomber son riflard et, par surcroît, tombe avec lui ! Il faut arrêter la caravane, car le malheureux ne peut regrimper seul sur sa monture.

Trois heures encore de marche dans la chaleur du jour pour arriver à l’étape. A une heure et demie, nous apercevons au loin, au pied des montagnes, dans le plus délicieux des sites, des arbres, des jardins, des maisons. Nous sommes enfin à Démavend, à moitié cuits, à moitié morts, incapables de faire un pas de plus. Nous nous couchons au pied d’un peuplier dans une clairière où coule un ruisseau. Nous envoyons — fâcheuse inspiration — le tcharvadar nous chercher un gîte pour la nuit. Après une demi-heure de repos, je remonte le cours du ruisseau et je trouve enfin une fontaine profonde dans laquelle un torrent tombe en bloc de trois mètres de haut. Je me baigne, je me douche dans l’eau fraîche qui vient de la montagne. Puis à l’ombre d’un platane, c’est un repas sommaire, quelques biscuits secs, de la confiture, un peu de foie gras, et des verres de thé léger qui n’apaisent pas notre soif.

Maintenant, nous allons visiter Démavend. O l’étrange et charmante ville qui ne ressemble à aucune autre ! Elle se cache au creux des montagnes dont les flancs nus et rocheux l’entourent de toutes parts. De ces montagnes, les eaux coulent abondantes vers la ville. Ce ne sont que canaux, ruisseaux, rivières qui murmurent gaiement sur les pierres. Ce ne sont qu’arbres, arbustes et fleurs, vergers et jardins. Il y a là des chênes et des platanes cinq ou six fois centenaires, aux troncs énormes, couverts de rides profondes, aux branches lourdes, et de jeunes et frémissants peupliers d’une fierté innocente que le moindre vent agite et dont le frais feuillage ne cesse de murmurer. Ces verdures sombres ou claires s’enlèvent vivement sur les tons ocres, bistres et roux des pierres qui tapissent les pentes des montagnes voisines. Les eaux ne sont pas réservées aux jardins qui entourent la ville. Elles pénètrent tumultueusement au cœur de Démavend et la rue principale est faite de deux chemins étroits en bordure des maisons, le long d’une rivière où des saules séculaires trempent leurs branches lasses. Voilà une ville unique en Perse, et la surprise qu’elle nous apporte au sortir des solitudes désertiques, je la ressens comme un présent.

Démavend a deux mosquées de l’époque mongole qui se terminent non en coupole, mais en pointe écourtée, et sont recouvertes de briques de faïence bleues. Elles me sont fermées ainsi que toutes les mosquées de Perse.