A l’orient, dominant la ville, une colline abrupte forme une sorte de terrasse en blocs cyclopéens. Il me paraît impossible d’y voir l’œuvre des hommes. C’est là un caprice de la nature, un arrangement réussi et régulier dans les millions d’essais qui n’ont eu pour résultat que chaos et désordre. Le comte de Gobineau pense que, quand les Ariens de l’Asie centrale franchirent la grande chaîne de montagnes qui va de l’Himalaya au Caucase et forme l’épine dorsale de la terre asiatique, ils s’arrêtèrent d’abord dans les derniers contreforts de l’Elbourz, aux limites du plateau iranien. Le murmure des eaux et des feuillages les invita au repos et, à la place où je suis aujourd’hui, ils élevèrent leur premier poste avancé aux confins de l’Iran. Sur cette plate-forme de rochers qui se dresse au-dessus de moi, Gobineau évoque les cérémonies quotidiennes de leur culte et voit les hommes de la Pure Doctrine venant sonner de la trompe avant le jour et appeler la venue du soleil, roi de ces pays brûlés.
Tandis que j’erre dans l’ombre délicieuse de la ville la plus ancienne du monde, ma pensée suit les nobles imaginations de Gobineau et se laisse emporter à son tour vers l’époque lointaine où la première civilisation est apparue sur ce sol. Une des grandes étapes de l’histoire s’est faite ici et la fondation de Démavend a marqué le passage de l’état nomade à celui où l’homme s’est fixé et a créé la cité.
Mais je suis brusquement enlevé au royaume des rêves où je me plais. J’apprends soudain qu’il n’y a sur la route en Perse qu’un maître : le tcharvadar. Il a décidé de coucher à Pelaur où, de mémoire de chamelier, les caravanes de Téhéran font leur seconde étape. Ni les charmes de Démavend, ni ma fatigue, ni la sienne, ni l’éreintement de ses bêtes, ne peuvent le faire changer d’idée. Profitant de l’heure de repos que j’ai prise au bord du ruisseau, il a donné le mot aux habitants de la ville, et, où que je me présente, on me refuse le gîte. Morteza n’est pas le valet ingénieux propre à dénouer une intrigue. Il trouve toujours des raisons à ajouter à celles de mes contradicteurs. Les Persans refusent calmement de recevoir un Farengui. Le tcharvadar se tient à l’écart. Quand il me voit lassé de ces refus successifs, il approche et, en quatre mots, expose son plan. Le col que je vois au haut de la montagne, il ne faut que deux heures pour l’atteindre. Derrière le col même est Pelaur ; il m’y assure d’un bon gîte ; des maisons de thé accueillantes m’y recevront. Si nous partons tout de suite, nous y serons avant le coucher du soleil. Cet homme habile et tenace a raison de moi. Malgré l’horreur de remonter sur une inconfortable selle persane aux étriers trop courts, je suis contraint de le suivre, et, à quatre heures, après une brève halte dans la ville inoubliable, nous voici de nouveau en file sur le chemin de la montagne.
L’étroite vallée que nous remontons est charmante : ce ne sont que vergers arrosés par des eaux courantes au bord desquels s’élèvent mille saules tordus. Que de verdure, que de fraîcheur, après la matinée où nous avons failli périr de chaleur dans le désert !
Au sortir de la vallée, nous sommes au pied de la première chaîne qui se dresse droite d’un seul élan, devant nous. Sur un éboulis de sables et de pierres, le chemin muletier trace un mince lacet qui serpente. Au sommet de la montagne, une petite chapelle, un imamzadé, montre le haut du col. Il est à près de trois mille mètres. Nous grimpons lentement ; le soleil s’abaisse ; l’air prend une transparence ambrée et cristalline d’une merveilleuse pureté. Au-dessous de nous, un paysage toujours plus vaste s’étend devant nos yeux. Dans la vallée fertile que nous venons de quitter, les taches des champs se dessinent régulières et nettes. Voici, blottie à nos pieds, la ville de Démavend, ses mosquées bleues, ses arbres, puis, autour d’elle, un monde troublé et confus de rocs, de collines, de montagnes, de pics aigus, tout un chaos passionné, fantastique, de formes déchiquetées et de couleurs allant des bruns rouges du porphyre aux traînées jaune vif du soufre. De l’imamzadé que nous atteignons à l’instant où le soleil se couche, c’est une vue étendue sur l’Iran, sur les vallées étroites où les arbres sont serrés le long des rivières, sur les déserts qui s’étendent au loin, sur les montagnes bouleversées qui semblent avoir été figées dans la mort au moment des convulsions les plus terribles d’un monde en formation. Les derniers rayons presque horizontaux du soleil animent la scène immense que je contemple.
Je reste là, dans l’air subitement glacé qui souffle sur le col, à voir la nuit monter du fond de la terre. La petite ville dont les arbres cachent les maisons et, autour d’elle, les vallées, les champs, s’enveloppent d’un linceul d’un gris délicat. Puis l’ombre fait l’ascension des montagnes et grimpe vers moi. Ici un roc rouge se défend encore et brille d’un feu sombre sur le ciel azuré ; là une coulée de soufre se dessine au flanc d’un pic. Les voiles de la nuit recouvrent enfin le paysage entier. L’Iran dort devant mes yeux.
Maintenant, il faut poursuivre notre chemin. La crête où nous sommes est étroite comme une lame de rasoir. Le terrain au nord dévale dans la direction de la vallée du Lar où je trouverai Pelaur. Mais je n’aperçois ni le fleuve, ni le village promis. Pour nous dégourdir les jambes, nous commençons la descente à pied. Mais bientôt la piste étroite entre dans les rochers et devient difficile. La nuit déjà est sur nous avec la rapidité propre à ces climats qui ne connaissent pas les crépuscules. Il faut remonter à cheval, car nos bêtes y voient mieux que nous dans l’obscurité, et nous voici tous en selle, même le tcharvadar, dans un chemin de casse-cou, descendant en pente raide et zigzaguée à travers les rochers par une nuit si noire que je distingue à peine la tête de ma monture et pas du tout le bout de mes jambes. Mon cheval va lentement, cherchant à tâtons un sol qui ne s’éboule pas ; parfois il glisse des quatre pieds et, arrivé au bas du rocher, s’arrête un instant. Je ne vois rien, je suis comme sur le bord d’un gouffre, et je sens alors trembler entre mes jambes les flancs du courageux animal. Penché en arrière, je lui laisse la bride sur le cou et, ne pouvant faire mieux, m’en remets à lui. Nous sommes, autant que j’en puis juger, dans une gorge étroite ; parfois, j’entends, au bruit des sabots de mon cheval, que nous traversons un cours d’eau dont les rives dans ce désert de pierres trouvent moyen d’être bourbeuses. Voilà une heure que nous cheminons ainsi, et nous n’apercevons même pas dans le lointain les lumières de Pelaur. J’apostrophe le tcharvadar. Grâce à son obstination et à ses mensonges, nous voici parcourant en pleine nuit un chemin qui est dangereux même de jour, risquant à chaque pas de nous rompre les os. La fatigue nous accable ; nos malheureux chevaux n’en peuvent plus ; ils avancent lentement en file, chacun le nez sur la croupe de celui qui le précède. En tête, le marchand de Barfourouche dont la bête a fait trente fois la route du Mazandéran, puis moi, puis Morteza, le cheval de bagages, et enfin l’indifférent muletier. Que ne sommes-nous couchés dans un caravansérail à Démavend à écouter le bruissement des saules au-dessus des eaux ! Enfin, au loin, dans un fond de vallée, une lumière brille, c’est Pelaur.
Il nous faut encore plus d’une demi-heure pour y atteindre. Nous traversons un pont en dos d’âne ; au-dessous de nous, le fracas d’une rivière retentissante. Nous sommes au-dessus du Lar. Puis quelques maisons misérables ; nous voici arrivés.
Nous avons quitté Kémard avant l’aube ; nous n’avons fait qu’une courte halte à Démavend ; il est passé dix heures. Nous avons eu le soleil et la chaleur en plein midi ; dans la nuit nous sommes descendus aux enfers. J’attends le gîte convenable promis par le tcharvadar. Il m’introduit dans une salle basse, puante, qui sert de refuge à cinq ou six muletiers pouilleux. A-t-il parmi eux quelque petit ânier de son goût ? Sinon pourquoi Pelaur quand nous avions Démavend ? Il faudra dormir dans cette pièce où j’étouffe. J’installe ma moustiquaire près d’une porte que j’ouvre et l’air froid de la nuit me rafraîchit. Mais avant de dormir, nous mangeons. Pelaur n’a rien pour nous, pas même un œuf. J’ouvre une boîte de saumon et en offre la moitié à Morteza. Mon petit domestique qui a maigri encore à l’étape dure d’aujourd’hui recule devant le mets que je lui présente. Comment se nourrirait-il d’une bête qui n’a pas été tuée suivant les rites de la loi de Moïse ? Il faut pourtant se décider ; je n’ai pour tout le voyage que des conserves et le malheureux Morteza, après s’en être excusé auprès de Dieu, mange au pied du Démavend du saumon d’Écosse. De l’eau bout dans de petites théières. Nous faisons du thé et une fois restaurés, c’est le sommeil après nos extrêmes fatigues.
Repos bref sur la terre battue. En pleine nuit, à quatre heures, l’impitoyable tcharvadar me réveille. Je proteste ; je veux dormir encore. Le jour ne se lève qu’à six heures. Mais mon homme a tôt fait d’effrayer Morteza qui, à sa suite, m’explique la nécessité de partir sans retard, car nous devons traverser un passage difficile, le long d’un précipice, et il ne faut pas y croiser les caravanes venant du village de Reney où nous allons.