Nous voici en selle, avant l’aube, lourds encore de la fatigue de la veille. Morteza se plaint d’avoir été la proie de mille moustiques venimeux. Il est couvert de boutons et grelotte de fièvre.
Une fois l’aurore venue, je me rends compte de la position de Pelaur. C’est un misérable village, aux maisons de boue séchée, le long du Lar. Nous sommes en pleine montagne. A notre gauche, les derniers contreforts du Démavend ; à notre droite, la rivière, puis les crêtes d’où nous sommes descendus hier dans la nuit. Le sentier que nous suivons est escarpé et couvert de grosses pierres qui roulent sous les pieds de nos chevaux. Je m’étonne à voir le nombre de voyageurs qui sont déjà sur route. Nous devançons plusieurs caravanes, et non sans difficulté, car le sentier étroit est serré entre la montagne et un ravin profond. Nous passons, croisant ainsi des files d’ânes aux lourdes charges qui débordent, des troupeaux de moutons et de chèvres, des villageois emmenant avec eux femmes et enfants. Le sentier monte et descend avec brusquerie, accroché aux flancs mêmes du Démavend, dont la masse conique s’élève sans un ressaut. Quelques grands champs de neige le couvrent çà et là. Autour de la tête du vieux volcan s’amassent des nuages légers ; un peu de fumée sort sur le côté de la montagne. A notre droite, un précipice de cinq ou six cents mètres, une gorge étroite au fond de laquelle court le Tchilik, rivière que nous suivrons pendant plusieurs jours. Par places, le soleil éclaire ses eaux tumultueuses qui jettent une clarté d’argent dans l’ombre du ravin. Plus loin, la vallée s’élargit un peu. Les versants se couvrent de gazon et d’arbres. Parfois un village apparaît. Vu de si haut, il semble une taupinière. Les moindres détails et les plans différents du terrain apparaissent avec netteté dans l’atmosphère d’une pureté cristalline.
Avec patience, nos chevaux cherchent où poser le pied sur le chemin difficile. Il faut leur laisser une entière liberté et la bride sur le cou. Parfois, dans un passage périlleux, je demande au tcharvadar si je dois mettre pied à terre. Nachher (non), répond cet homme de peu de mots. Une seule fois, devant un Z à pic il me dit de descendre. Il mène chaque bête l’une après l’autre jusqu’au haut de la pente et là, la poussant par la croupe, l’oblige à se lancer. Les quatre pattes écartées, elle se laisse glisser dans un éboulis de pierres jusqu’à ce qu’elle arrive au sol ferme. Je descends cette pente assis sur mon derrière. Beaucoup de voyageurs font à pied une partie du trajet. Mais depuis que j’ai vu hier soir ce dont mon cheval était capable, j’ai en lui une confiance sans bornes. S’il s’est tiré de là dans l’obscurité, où ne passera-t-il pas en plein jour ? Du reste, l’extrême fatigue aidant, on devient vite fataliste dans un voyage en Perse. Il arrivera ce que Dieu voudra. En attendant, restons en selle et évitons la moindre fatigue inutile.
Pendant toute la matinée, nous suivons le même sentier qui domine de haut la vallée. Et au fond du ravin, à cinq cents mètres plus bas, les eaux bondissantes du Tchilik nous accompagnent dans notre course aventureuse. Vers onze heures, nous sommes à Reney, l’étape du milieu du jour. Reney est un charmant village sur le flanc de la montagne. Ses maisons sont construites en terrasses, ses jardins retenus par des murs de pierres. Des sources jaillissent dans ses vergers. Une maison de thé nous accueille. Un ruisseau emprisonné court sur les dalles et s’étale dans un petit bassin circulaire au milieu de la salle avant d’aller se précipiter sur le chemin. L’hôtelier courtois a des œufs frais ; le samovar bout. Nous avons une boîte de biscuits secs, un pot de confitures et déjeunons frugalement. Morteza est plus fatigué que moi. Il est malade et couvert de petits boutons rouges. Les habitués du café le regardent avec intérêt et discutent sur sa maladie. Ils finissent par conclure qu’il a été dévoré, la nuit dernière, par les moustiques dangereux aux étrangers, mais contre lesquels ils sont, eux, vaccinés. Le seul traitement est de s’abstenir de viande et de ne boire que du lait. Mais, soudain, je découvre quelle est la maladie de mon malheureux domestique. Il a la poitrine remplie de petites plaques rouges ; ce ne sont pas les moustiques qui l’ont piqué sous ses vêtements. Non, Morteza a la fièvre urticaire, parce qu’il a mangé pour la première fois de sa vie de la chair conservée, de la chair d’un animal qui n’a pas été tué suivant les prescriptions de sa religion. Le saumon en boîte est cause de la fièvre qui agite cet infortuné petit juif.
Mais Morteza, dans son malheur, triomphe. Sa peau malade ne montre-t-elle pas la supériorité de la loi mosaïste ? Il l’a bravée, et Jéhovah a voulu que la punition fût éclatante aux yeux de tous, même de l’infidèle que je suis. Morteza souffre dans son corps ; mais son âme est transportée de joie. Le Dieu des juifs l’emporte sur celui des chrétiens.
Les gens du pays réunis dans la salle qui s’ouvre sur la vallée profonde nous traitent avec politesse. Ils ne sont pas habitués à voir des étrangers. Qui serait assez ennemi de soi-même pour choisir le chemin muletier du Mazandéran aujourd’hui qu’une route carrossable relie Téhéran à la mer Caspienne par Kazvin et Recht ?
Je leur demande la longueur du trajet jusqu’à Baidjoun où nous devons coucher. Le tcharvadar m’a trompé déjà deux fois. Il ne me trompera pas une troisième. Il faut environ trois heures et demie pour gagner Baidjoun.
Dès midi, l’infatigable muletier veut se remettre en route. Je m’y refuse. Nous partirons juste à temps pour arriver à l’étape au coucher du soleil. Et comme je sais que le tcharvadar ne me laissera pas la paix avant le départ et qu’il trouvera le moyen de mettre le crédule Morteza de son côté, je m’évade du café en compagnie de deux aimables hôtes qui promettent à ma fatigue un frais jardin où reposer. Je les suis de terrasse en terrasse, et Morteza sur mes talons, et je m’arrête au bord d’un ruisseau coulant sous les arbres.
La journée est radieuse. Je vois entre les branches la vallée s’abaisser au-dessous de moi brusquement ; la rivière distante s’en aller au loin en mince filet d’argent qui brille au soleil. Les montagnes ferment l’horizon. L’air est chaud, mais sec et léger ; une atmosphère d’un gris tirant sur le bleu baigne ce vaste et tranquille paysage. Je reste étendu, mais je ne puis dormir, car à ma fatigue se mêle un énervement que connaissent ceux qui ont voyagé en Perse. C’est une tension des nerfs telle qu’il semble qu’à chaque instant on va éclater de fureur ou tomber d’accablement.
Morteza, non loin de moi, la figure rougie par la poussée d’urticaire, médite. Il songe à la petite maison du quartier juif qu’il a quittée. Après les crêtes et les précipices qu’il a fallu franchir pour gagner le lieu où nous sommes, Morteza se sent enfin hors de l’atteinte de ses parents. Il en oublie les fatigues et la peur qui, bien qu’il n’ose m’en parler, le point, la peur d’être arrêté sur ces chemins déserts par des brigands. Pour l’instant, il ne voit qu’une chose : il voyage avec son maître vénéré ; il va quitter la Perse ; il arrivera sans doute à Paris. Cependant le souci immédiat de se procurer sur la route une nourriture orthodoxe l’accable… Morteza, à cette heure, parlerait volontiers. Il a besoin de prononcer quelques paroles sentencieuses sur nous-mêmes. Mais je n’ai pas envie de l’entendre, et nous restons immobiles dans le silence de ce bel après-midi, tandis qu’autour de nous d’énormes lézards, rassurés par le calme de ces lieux, sortent de dessous les pierres et se chauffent au soleil. Ils sont revêtus d’une armure composée de larges plaques vertes et semblent des animaux préhistoriques à leur place dans un paysage qui n’a pas changé depuis les premiers jours du monde et où nous seuls constituons un anachronisme. Je songe à l’éloignement prodigieux où je suis de ceux que j’aime. Pourquoi les avoir quittés ? Quelle est la force mystérieuse qui m’a poussé dans ces aventures lointaines, qui m’a mené à l’extrême de cet isolement et de cette fatigue, quasi perdu dans un repli des montagnes farouches qui séparent l’Asie centrale de l’Iran, sans un ami, avec qui échanger une parole, en compagnie du seul, misérable et presque repoussant Morteza. Je me souviens à cet instant, comme dans un rêve, de ce que j’ai laissé derrière moi, des heures faciles, sans une épine, que je coulais en Occident, des longues paresses méditatives, des habitudes dont il semble qu’elles nous enchaînent à jamais dans un cercle où tout est luxe, calme et volupté. Pourquoi suis-je parti ? Des déserts, des montagnes, des gorges sauvages se dressent entre moi et mes jours de là-bas. Je suis couché, avec un peu de fièvre, sur la terre d’Asie dont les antiques et secrets enchantements opèrent à la façon d’un dictame. Je suis là, par ce chaud et clair après-midi, sur l’un des plus puissants volcans du monde ancien dont le panache de feu épouvantait dans la nuit et guidait les premiers hommes venus du lointain des terres mongoles. Qu’est-ce que ma vie qui goûte un précaire repos sur le sein dur de cette vieille nourrice des peuples ? Qu’est-ce que ma vie prête à s’évanouir ? Comment penser à soi sur cette terre qui murmure le néant des espoirs qui ont bercé les hommes pendant des milliers de siècles ? Ne plus bouger ?… Attendre ?… Quoi ?… On ne sait pas. — Rien, qui est le dernier mot…