Et tandis que dans un accablement morne, mais qui n’est pas sans charme, je médite ainsi, la grande figure brunie du tcharvadar s’interpose entre moi et le ciel pâle. Cet homme tenace a découvert ma retraite. Mes rêves, il ne veut pas les connaître ; il les repousse du pied. La réalité, c’est l’étape à faire, trois heures encore d’une chevauchée dangereuse. Je n’ai droit au repos qu’à Baidjoun. Ce muletier n’a qu’une idée : arriver au terme du voyage. Il est taciturne et ne desserre pas les lèvres. Il ne cause avec personne d’entre nous. Lorsque l’heure du départ a sonné, il se contente le plus souvent de faire signe à Morteza. Le plus qu’il en dit est : « Il faut partir, » ou « C’est l’heure. » Jamais plus.

Ce sont les trois mots dont il interrompt ma rêverie. « Il faut partir. » Il faut gagner l’étape du soir, et, demain, on ajoutera aux étapes passées une étape nouvelle, et ainsi de suite. Ce qui compte, ce sont les pas sur la route…

Je ne quitte pas sans regret l’aimable village de Reney, ses belles terrasses, ses vergers, ses eaux fraîches. J’aurais voulu y voir venir lentement la nuit, m’y reposer enfin, mais l’homme ne va pas contre sa destinée dont le signe visible dans un voyage en Perse est le tcharvadar, maître silencieux de l’heure.

Cette fois-ci, nous commençons la descente qui, de trois mille mètres d’altitude, nous mènera à la mer Caspienne. Mon cheval met sa tête entre ses jambes pour regarder de plus près le chemin et avance avec une sûreté qui tient du prodige, tandis que renversé en arrière je ne songe qu’à éviter les secousses douloureuses. Le cheval de Morteza butte et voilà mon malheureux serviteur (car il ne veut pas être domestique) sur les cailloux aigus… Le marchand de Barfourouche a mis pied à terre. Nous descendons lentement au fond du ravin que nous dominions de haut. A un détour du sentier, nous sommes en face d’une immense paroi de rochers à pic où, à une vingtaine de mètres du sol, sont creusées en plein roc des habitations de troglodytes. Quels hommes des cavernes se sont préparé ces refuges en apparence inaccessibles ? Par quels degrés invisibles à nos yeux atteignaient-ils ces demeures d’où ils pouvaient défier n’importe quels ennemis ? Je les vois remontant aux premières heures du matin du fond de la vallée où ils ont été pêcher dans le fleuve ou relever les pièges tendus aux bêtes ; lents et farouches, leur proie sur le dos, ils regagnent les cavernes où les attendent leurs femelles. S’accrochant aux aspérités du roc, s’aidant peut-être de lianes tordues qui leur sont jetées, ils escaladent le rocher à pic, puis, dans leur tanière, une fois repus, s’étendent à terre et, comme des animaux, dorment pendant les heures chaudes du jour. Il y a là devant mes yeux le gîte d’une trentaine de familles ; une bande vécut dans les cavités de cette paroi. Elle les agrandit et les aménagea de son mieux pour y trouver à la fois un abri contre la chaleur et le froid et un refuge contre les hommes et les bêtes féroces. Si ma fatigue n’était pas si grande, si les heures n’étaient pas comptées, je voudrais à mon tour tenter l’escalade de ces grottes. Mais le tcharvadar ne veut pas se laisser surprendre par la nuit dans les gorges. Il faut le suivre…

Après deux heures de marche, nous approchons du fond du ravin. De près, le fracas du fleuve est immense, assourdissant. Il emplit la vallée étroite et donne le vertige. Maintenant, pendant deux jours, nous suivrons sans le quitter le bord même de la rivière ; le sentier en épouse tous les méandres. Et nous n’échapperons pas un instant au tumulte passionné des eaux qui écument de fureur sur l’obstacle incessant des rochers et des pierres.

Quelques pauvres maisons marquent la halte à mi-chemin entre Reney et Baidjoun. Le tcharvadar y donne un peu de repos à ses bêtes qui ne sont pas remises de la trop longue étape d’hier. Et nous nous reposons aussi…

Deux muletiers qui montent à Reney apportent du bas de la vallée de belles grappes de raisin et nous les offrent.

Je n’ai jamais eu qu’à me louer de la parfaite politesse des gens rencontrés sur la route du Mazandéran ; ils ont toujours été prévenants, obligeants, et, n’ayant quasi rien, m’ont donné le peu qu’ils avaient ; j’ai même éprouvé plus d’une fois les marques de leur compassion pour les voyageurs épuisés que nous étions. Sur les braises, le maître du café dispose de petites théières où bientôt l’eau chante. Voici la seule boisson qu’on ait sur route en Perse, du thé bouillant qu’à la mode du pays on sucre très fort. Nous le buvons dans l’ombre de la petite pièce basse où nous sommes assis à terre ; dehors, c’est le soleil brûlant ; sous un arbre, nos chevaux accablés baissent la tête.

Vers quatre heures et demie nous sommes en selle. Le paysage change d’aspect. Nous arrivons au bord du Tchilik et le franchissons sur un pont cintré en ogive. Le fleuve s’est creusé un lit à travers les pierres et les rochers, et le sentier le suit fidèlement, serré par endroits entre la paroi et la rivière à ce point qu’un cheval y peut à peine passer.

De grandes murailles à pic s’élèvent à droite et à gauche, parfois surplombant nos têtes. Dans ces gorges étroites, c’est une sensation de fraîcheur soudaine et dangereuse. On est comme enveloppé d’un linge mouillé.