Parfois nous voyons les traces de ponts très anciens ruinés depuis longtemps ; un reste d’appareil en pierres énormes ; une pile écroulée sur un rocher.
Parfois la vallée s’élargit et nous cheminons alors sur du sable mêlé de pierres. Le tcharvadar qui se délasse de l’équitation par la marche est prompt à user des avantages du terrain pour pousser ses bêtes. Jamais je ne vis homme plus habile à gagner au pied. Lorsqu’il a cinquante mètres sans obstacle devant lui, il fouette son cheval qui part en sautillant. Le mien voudrait le suivre du même train. Je ne puis supporter cette allure bâtarde et heurtée. Je le retiens et essaie de le mettre au trot. Mais il n’a pas été monté à l’européenne ; son métier est de transporter sur son dos de lourdes charges de la Caspienne à Téhéran et d’user des allures persanes qui ne sont pas les nôtres. Dès le départ, je m’efforce de lui faire perdre des habitudes funestes pour mon confort. J’arriverai à le dresser tout à fait à la dernière étape, au moment de le quitter, à Méched-Isser. Pendant tout le voyage, nous luttons, lui, voulant me secouer à sa guise, moi, essayant de lui faire adopter une allure franche, pas, trot ou galop. Nous traversons deux fois le fleuve sur des ponts en dos d’âne si aigus que c’est d’abord une grande entreprise de faire escalader à nos chevaux la montée sur des cailloux glissants et qu’ensuite, arrivés au faîte, il est plus difficile encore de descendre la pente raide.
Nous débouchons avant le coucher du soleil dans une vallée plus ouverte ; un petit village est là sur le flanc d’une colline dominée de tous côtés par de grandes montagnes nues. C’est Baidjoun où nous passerons la nuit. Nous trouvons une assez bonne maison en construction, c’est-à-dire qu’elle a quatre murs percés de larges baies non fermées. Nous nous emparons d’une pièce vide. A côté de nous, dans une autre chambre, trois Persans sont réunis, assis sur d’épaisses couvertures, en train de fumer des cigarettes, tandis qu’un domestique fait bouillir — ô surprise ! — sur un réchaud Nansen à vapeur de pétrole une poule au pot qui fleure bon.
Les Persans paraissent des gens distingués. Que font-ils dans ce village perdu au milieu des montagnes ? J’apprends avec étonnement qu’ils sont ici pour prendre les eaux sulfureuses qui jaillissent en source chaude près du village. Le vieux volcan du Démavend est éteint, mais à son pied on trouve des eaux minérales et celles de Baidjoun jouissent de quelque renommée. Mes trois Persans y sont venus soigner leur foie qu’ils ont, comme tant d’Orientaux, délicat. Ils me reçoivent avec politesse. Entendez qu’ils me saluent mais ils ne me tendent pas la main, car je suis à leurs yeux de chyytes un impur. Ils m’invitent à m’asseoir près d’eux, mais ils retirent leurs couvertures pour que je ne les souille pas de mon contact européen ; ils m’offrent leur samovar, mais ils ne souffriraient pas que je busse du thé dans un de leurs verres. Ils paraissent heureux de me voir, me parlent aimablement, compatissent à la fatigue du voyage que je fais, s’informent de ma santé et me racontent leur cure. Appuyé au mur en sirotant mon thé bouillant, je les écoute comme dans un rêve. Le soleil se couche et je sens un peu de fièvre qui se joint à la fatigue de ces trois premiers jours de voyage, de tant d’heures de mauvaise selle persane, de chaleur et de froid, de chemins dangereux, de nourriture insuffisante et de sommeil trop bref. C’est une impression étrange, comme celle que l’on doit ressentir — j’en parle sans expérience — au moment de s’évanouir. On entend, on voit, on a des gestes lents et brisés et l’on n’est pas très sûr de la réalité du monde extérieur. Morteza est parti à la découverte dans le village pour chercher de la nourriture. Par miracle, il rapporte un grand bol de lait et des œufs frais. Morteza trouvant quelque chose, voilà une grande merveille ! Sur la lampe à alcool, je fais moi-même du cacao et nous gardons un peu de lait pour le matin.
Le muletier est venu me dire qu’on avait demain un passage difficile, le plus dangereux de la route, et qu’il fallait partir une heure avant le lever du soleil, ce qui veut dire se lever deux heures avant le jour, en pleine nuit. Mais j’ai refusé tout net. Je connais maintenant ses mensonges. Je déclare que je me lèverai à cinq heures pour partir à six et pas une minute plus tôt, que je voyage pour mon agrément et que je paie par assez de peine le plaisir de voir le paysage que je parcours.
A neuf heures, notre campement est prêt. Morteza dormira en travers de la porte — il n’y a pas de porte, mais un trou — et moi devant les deux fenêtres qui ne sont également que deux larges baies ouvertes. Entre nous, les valises et la malle. C’est un grand ennui d’être obligé de penser aux voleurs lorsqu’on ne devrait songer qu’au repos si nécessaire. Mais il faut prendre ses précautions et, si fatigué que l’on soit, ne dormir que d’une oreille. Morteza se roule dans son lit nuptial et bientôt ses ronflements sonores troublent le silence du soir. Je finis par m’endormir tout habillé dans ma moustiquaire, bercé par les bruits des prières que bourdonnent avec ferveur les trois Persans dans la pièce voisine qui ouvre — sans porte non plus — sur la nôtre. Au milieu de la nuit, de grands cris m’arrachent à un sommeil peu profond. Qu’est-ce donc ? Rien, moins que rien. L’infortuné Morteza est la proie d’un cauchemar et pousse des plaintes affreuses.
A quatre heures, c’est le tcharvadar. Je le renvoie, mais je ne me rendors pas. Avant le jour, à la clarté d’une bougie, Morteza de ses doigts maladroits prépare le déjeuner tandis que je roule mon matelas et la précieuse moustiquaire.
Dans le gris d’avant l’aube, devant le caravansérail, le marchand de Barfourouche est déjà près de sa mule ; il pense rattraper au milieu du jour la caravane chargée de ses marchandises ; il pétille d’impatience. Notre tcharvadar est plus maigre que jamais ; il tire quelques bouffées de sa pipe. Il charge sur le cheval de trait mon sac à lit, ma valise et la petite malle en fer que j’ai amenée de Paris. Pendant tout le lent voyage au bord des précipices, au fond des gorges et par-dessus les cols, j’ai vu devant moi, cahotée au pas du cheval qui la porte, ma malle où restait collée l’étiquette : « Orient-Express. Schnell Zug. »
Ce soir nous coucherons, inch’ Allah, à Emaret, au bord du versant caspien et des grandes forêts du Mazandéran. Ce jour-ci verra le changement décisif entre le climat de l’Iran et celui des bords méridionaux de la mer Caspienne, la sécheresse d’une part, l’humidité de l’autre, là les déserts brûlés, les sables infinis, les montagnes sans arbres, ici la jungle, les forêts profondes, les marais, la fièvre toute-puissante. En quelques heures, je vais m’offrir ces prodigieux contrastes. Partons.
Nous descendons lentement au bord du fleuve que nous passons à quelques kilomètres de Baidjoun sur un pont en accent circonflexe, puis nous remontons et suivons un sentier étroit entre la montagne et le ravin profond au fond duquel coule le Tchilik. La vallée est presque sans un arbre ; c’est l’éternel décor de sables, de pierres, de rochers et de grandes croupes de montagnes nues auxquelles je suis habitué. Hier matin, c’était presque la cohue en sortant de Pelaur pour gagner Reney. Aujourd’hui, nous ne voyons âme qui vive, pas un voyageur, pas un muletier, pas un berger. Nous sommes seuls dans ce paysage immense et désert. Notre solitude nous accable. Morteza en sent le poids sur son âme : il se rapproche de moi et me parle de ses parents. Maintenant qu’il se sait à l’abri de leurs recherches et qu’il ne tremble plus à l’idée d’être repris par eux, il a le loisir de s’apitoyer sur leur douleur.