— Que font-ils à cette heure ? lui dis-je.

— Ils sont levés avant le jour, répond-il ; ils se sont assis sur le seuil de la maison ; ils demandent aux passants s’ils m’ont vu, et ils pleurent.

— Ils ne pleureront pas longtemps, Morteza. Dans deux mois, je te renverrai à Téhéran et tu dépenseras tes économies avec eux.

— Par votre grâce, monsieur, je ne vous quitterai pas. J’ai tout laissé derrière moi, ma ville et mes parents. Je suis orphelin aujourd’hui par votre volonté.

A peine Morteza a-t-il prononcé ces paroles, je suis déjà irrité. Mais tout en retenant son cheval qui a manqué de s’abattre, Morteza poursuit son propos et d’un ton de voix pénétré me jette :

— Vous êtes maintenant mon père adoptif.

Cette fois-ci, je n’en puis plus. Si Morteza était à portée, il recevrait une volée de coups. De fureur, j’arrête brusquement mon brave petit cheval qui, surpris, trébuche. Je me retourne sur ma selle.

Morteza est derrière moi, juché sur son lit nuptial, le parapluie ouvert sur sa tête. Ses yeux sont cachés sous les lunettes noires, mais je devine leur regard attendri ; toute sa figure amaigrie s’épanouit de béatitude tandis qu’il regarde celui qu’il adopte comme père. Ah ! comme je le battrais à cette heure. Heureusement pour lui, le sentier entre la paroi de rochers et le fleuve est si étroit que je ne puis mettre pied à terre et Morteza en est quitte pour un :

— Ne t’avise pas, Morteza, de répéter jamais pareille sottise.

Morteza voit ma colère et ne la comprend pas. Mais il se tait et nous continuons à monter et à descendre les pentes raides où s’engage la piste muletière. En septembre les eaux sont basses et nous en profitons pour cheminer longtemps dans le lit même du fleuve, sur le sable, parmi les pierres énormes. L’étape n’en finit pas ce matin. Le soleil brûle les rochers le long desquels nous avançons lentement. Nos chevaux sont épuisés, car leur effort est incessant ; parfois le sentier est serré entre la montagne et le fleuve, il n’y a qu’un étroit passage dans le roc où les pieds des chevaux ont creusé des trous assez profonds. Au moindre faux pas, nos bêtes se casseraient la jambe ; parfois la montée est si forte qu’elles se dressent pour la gravir ; parfois la descente si brusque qu’elles se laissent glisser sur leurs quatre pattes raidies et arrivent au bas de la roche tremblantes de l’effort soutenu.